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Le miracle montréalais

Publié le , par Sarah Hugounenq

Le budget d’acquisition du musée des beaux-arts de Montréal est proportionnellement inverse au dynamisme de l’enrichissement de ses collections. Quels sont les secrets de l’institution canadienne loin des circuits habituels du marché de l’art ?

Eugène Isabey, 1803-1886, Funérailles d’un officier de marine sous Louis XVI, 1836,... Le miracle montréalais
Eugène Isabey, 1803-1886, Funérailles d’un officier de marine sous Louis XVI, 1836, huile sur toile, 243,5 x 166 cm, musée des beaux-arts de Montréal.
© Photo MBAM, Christine Guest


Combien de musées français peuvent se targuer d’avoir une croissance aussi exponentielle que celle du musée des beaux-arts de Montréal ? Cinq ans à peine après l’inauguration d’une quatrième extension pour abriter les arts canadiens, et quatre ans après l’ouverture du pavillon Michel de La Chenelière pour l’éducation, l’institution était encore trop à l’étroit et inaugurait en novembre 2016, grâce à la générosité de Michal et Renata Hornstein, un nouvel édifice de cinq mille mètres carrés pour redéployer l’ensemble du fonds des écoles étrangères. Si la collection de maîtres anciens du couple de bienfaiteurs était au centre de cette décision, elle n’en était pas le seul moteur. Véronèse, Guardi, Baciccio, Boucher, Rigaud… la liste des dernières acquisitions onéreuses est aussi longue que prestigieuse. Pourtant, le musée ne dispose que d’une minuscule enveloppe prise sur ses fonds propres d’un million de dollars canadiens annuels, soit 670 000 €…
Less is more
«On peut toujours faire de belles acquisitions, même avec peu d’argent. Il faut savoir être stratégique», explique Nathalie Bondil, directrice de l’établissement. C’est ainsi que la conservatrice a pu s’offrir en 2004 une épreuve d’artiste de la Bacchante aux roses de Jean-Baptiste Carpeaux. Le marbre est l’unique exemplaire daté et signé de la première version de la composition. «Ce buste a tellement été reproduit que personne n’avait remarqué son caractère unique. Dans le domaine des éditions, en sculpture particulièrement, les opportunités sont nombreuses car le domaine est moins connu, demande plus d’expertise et est moins considéré, commente la conservatrice. Rien ne remplace la vue des objets. Ces visites permettent aussi de se faire l’œil. Un conservateur est au départ un collectionneur à l’instinct de chasseur. C’est pourquoi nous essayons d’être toujours présents aux vacations, même si les catalogues de ventes donnent des idées. En cas d’impossibilité, il m’est souvent arrivé d’envoyer un intermédiaire de confiance, surtout dans le domaine des arts décoratifs où l’état de l’objet est moins visible sur une photographie.» Les terrains de jeu de la conservatrice sont les foires de New York, Londres, Maastricht qu’elle arpente sans relâche, tout comme la Biennale de Paris, «surtout pour les arts décoratifs». Les salles de ventes ne sont pas en reste, même si elle s’y dit moins à l’aise en raison du plafond d’enchérissement. «Avec un marchand, on négocie plus facilement», confie la directrice dont chacun connaît l’éloquence.

 

Le Pavillon pour la Paix, Michal et Renata Hornstein :  la galerie d’Art contemporain.  
Le Pavillon pour la Paix, Michal et Renata Hornstein :  la galerie d’Art contemporain.
 

La stratégie de l’aigle
Autre levier pour des acquisitions intéressantes, le musée porte son dévolu sur les œuvres qui sont singulières par leur histoire, leur provenance ou leur place dans la carrière de l’artiste. Ce fut le cas du très étonnant Paolo Véronèse, aux allures de Titien,  Le Christ couronné d’épines, acquis auprès de la Maison d’art de Monaco en 2010. Longtemps considérée comme une réplique, une scène galante de Nicolas Lancret de la série des «Saisons» est entrée dans les collections en 2015, par le biais de la galerie Alexis Bordes. «Nous n’avons ni Raphaël, ni Watteau, ni Vermeer, mais ils sont inabordables, s’exclame Hilliard T. Goldfarb, conservateur des maîtres anciens. Le plus important, quand on a peu de moyens, est d’être ouvert aux opportunités.» Suivant cet adage, Nathalie Bondil a ainsi porté son choix, lors de la dernière édition de la Tefaf, sur un modello du célèbre portrait de Louis XIV par Hyacinthe Rigaud, que présentait Éric Coatalem. Avec cette même détermination, elle avait décroché un tableau d’histoire monumental d’Eugène Isabey, Funérailles d’un officier de marine sous Louis XVI, à la même foire, mais en 2013 et chez Richard Feigen. «J’ai deux stratégies, celle du vautour qui tourne autour des œuvres parfois pendant des années de foire en foire, avant de l’acquérir au meilleur prix, et celle de l’aigle qui fonce sans hésiter», nous explique la directrice, d’un ton amusé.

 

Le Pavillon pour la Paix Michal et Renata Hornstein,  la galerie Napoléon. © Photo Marc Cramer
Le Pavillon pour la Paix Michal et Renata Hornstein, la galerie Napoléon.
© Photo Marc Cramer

Un mode de gouvernance réactif
Cette rapidité dans la prise de décision ferait rêver un conservateur français, tant l’administration hexagonale alourdit les processus d’acquisition des biens nationaux. Loin de ce fonctionnement très vertical attendant jusqu’à l’approbation du ministère de la Culture, le système canadien permet une grande réactivité. Sans parler des fonds discrétionnaires  limités  à disposition immédiate de la conservatrice pour quelques achats ponctuels ne requérant pas l’aval de sa hiérarchie, le musée dispose de quatre, et bientôt cinq, commissions d’acquisition, réparties entre les grands départements du musée : art canadien, arts décoratifs et design, art ancien, art moderne et contemporain et prochainement cultures du monde. En deux étapes, les commissions réunissent informellement les conservateurs avant de soumettre les projets à un comité externe composé d’experts, collectionneurs et grands donateurs du musée. Moins formelle qu’en France, la procédure du musée montréalais permet le déblocage des fonds en moins d’un trimestre. Cette réactivité a, par exemple, permis au musée d’emporter le Ecce Agnus Dei de Baciccio en 2011, aussitôt après que la commission d’acquisition du Louvre a refusé l’agrément. «Composés de membres de la société civile, les comités d’acquisition sont des procédures démocratiques très importantes, précise Nathalie Bondil, car elles légitimisent nos choix. Nous devons justifier la pertinence des achats.»

On peut toujours faire de belles acquisitions, même avec peu d’argent. Il faut savoir être stratégique

Un musée de collectionneurs
L’implication de personnes externes qualifiées au sein de la gouvernance, comme les collectionneurs et donateurs, est probablement l’ingrédient indispensable à la réussite d’une telle politique. Dépourvu de dotation publique, le musée puise dans des fonds privés capitalisés depuis des années, nourris de dons et legs, dont certains sont explicitement destinés à un domaine d’acquisition. Ainsi en est-il du legs en 2016 de Marie Pineau en faveur des arts décoratifs anciens, qui a permis l’acquisition d’une paire de vases en porcelaine de Sèvres d’époque napoléonienne. Ces objets viennent compléter la galerie Empire ouverte en 2008, grâce au legs du magnat culturiste milliardaire Ben Weider, passionné par Napoléon. «Afin de dynamiser toujours plus nos acquisitions, nous cherchons aujourd’hui à ce que tous les dons de collection soient accompagnés de dons monétaires pour pouvoir les faire vivre, par le biais de dons testamentaires par exemple», explique Danièle Champagne, directrice de la fondation du musée. Par ce rapport décomplexé à l’initiative privée, le musée des beaux-arts de Montréal permet de créer des liens entre mécènes, marchands et collectionneurs. C’est ainsi qu’en 2015, le marchand lyonnais Michel Descours a offert au musée un tableau troubadour de Louis Ducis, Le Tasse lisant à la princesse Éléonore, en l’honneur de la grande philanthrope Liliane Stewart. Le collectionneur et sa passion sont les clés de la politique d’acquisition de l’institution, qui n’hésite pas à solliciter des prêts de longue durée auprès de collections particulières, quand les musées français sont encore assez réservés sur ce domaine. La pratique est particulièrement dynamique en art moderne et contemporain, inaccessible à leur budget. Ces mises en valeur gagnant-gagnant ont parfois une fin inespérée comme le don en cours d’une toile fauve de Maurice de Vlaminck, Le Cultivateur. «L’enrichissement des collections, c’est un effort permanent et au long court, mais toujours épanouissant», conclut Nathalie Bondil. Si l’institution canadienne est réputée pour l’avant-gardisme de ses programmes d’éducation, ses activités traditionnelles, dont la politique d’acquisition, participent tout autant au rôle social du musée, considéré comme un projet collectif au service des habitants. 

 

Hyacinthe Rigaud (1659-1743),modello du Portrait de Louis XIV en grand costume royal, 1701, huile sur toile, 55 x 45 cm, musée des beaux-arts de Montr
Hyacinthe Rigaud (1659-1743),
modello du
Portrait de Louis XIV en grand costume royal, 1701, huile sur toile, 55 x 45 cm, musée des beaux-arts de Montréal.
À VOIR
Musée des beaux-arts de Montréal,
1380, rue Sherbrooke Ouest, Montréal (Québec), Canada. Tél. 
: +1 514.285.2000.
www.mbam.qc.ca
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