Le matin des magiciens

Le 14 avril 2017, par Claire Papon

Alchimie, magie, sorcellerie, occultisme… la bibliothèque Éric Gruaz est une référence en la matière et un voyage dans un au-delà, d’où l’on revient ou non.

Georges Aurach, Donum Dei, manuscrit latin du XVIIIe siècle (?), un volume petit in-4° de 59 pages, orné de figures en couleurs.
Estimation : 8 000/10 000 €

S’il est une vente qui ne sort pas du chapeau d’un magicien ni n’a jailli d’un coup de baguette magique, c’est bien celle de la collection Éric Gruaz (1924-1998). L’homme n’avait rien fait pour que les choses se passent sereinement après son décès, laissant ses héritiers à la tête d’un patrimoine conséquent, mais aussi face à une situation explosive. Une bataille judiciaire devait opposer, durant une quinzaine d’années, son épouse aux deux enfants nés de son premier mariage. Désormais sortis de l’indivision, les héritiers se séparent de la bibliothèque du château du Vernay, à Caluire, dans les environs de Lyon. Initié par son père, Éric Gruaz avait notablement augmenté l’ensemble aujourd’hui considéré comme une référence dans le domaine des sciences occultes et de l’alchimie. Pour retrouver une bibliothèque comparable, il faut remonter à la dispersion à Drouot, les 23 et 24 juin 1997 chez Piasa, de celle d’Anne et Frédéric Max consacrée à la démonologie et l’Inquisition. Les esprits devraient donc être à nouveau en ébullition, Éric Gruaz étant le seul à s’être passionné autant à l’alchimie qu’à la démonologie, à la pyrotechnie, aux plantes, à la magie noire, aux loups-garous… Libraires et amateurs français, italiens, russes, américains et japonais sont attendus, de même que la bibliothèque Ritman, à Amsterdam, dont les milliers d’ouvrages anciens et manuscrits sur l’alchimie, le mysticisme et la tradition rosicrucienne sont à la disposition des chercheurs.
Alchimie et démonologie
Curieux de tout, acheteur assidu auprès des libraires et en ventes publiques, ce bibliophile fortuné, chasseur à ses heures, «était passé de la chimie à l’alchimie et s’évadait de son travail vers ce monde parallèle», comme l’explique Alain Ajasse, l’expert de la vente. Chacun de ses ouvrages était répertorié, commenté, collationné, et trouvait sa place dans la tour de sa propriété, dont il avait fait son «refuge» gardé par des molosses qu’il appelait ses «loups». «Un jour il m’a téléphoné à trois heures du matin. Il était à la recherche d’un livre !», se souvient Florence de Chastenay, libraire rue Gay-Lussac depuis quarante ans. Spécialisée dans les ouvrages sur l’alchimie, les tarots, la magie et la sorcellerie, rayon phare de la maison, réputée être un véritable puits de science dans sa spécialité, elle avoue n’avoir pas encore étanché sa soif de découverte d’un livre. Elle devrait être bientôt comblée… Parmi les pépites de cet ensemble, figure le Donum Dei de Georges Aurach (XVIIIe siècle), richement orné de onze figures coloriées, dont quelques-unes à pleine page. Estimé 8 000/10 000 €, ce recueil de sentences de philosophes et d’alchimistes illustres, tirées de La Table d’émeraude, se présente ici dans une version manuscrite peu courante par son iconographie, avec une suite supplémentaire de treize figures alchimiques peintes en couleurs sur vélin. Les deux lots suivants devraient eux aussi être disputés. Il s’agit de deux rarissimes manuscrits, en français, attribués au philosophe et poète majorquin Raymond Lulle (1232-1315). On y apprend entre autres combien il est nécessaire d’«anoblir les métaux», c’est-à-dire de les transmuter en or : voilà qui n’a pas de prix, mais une estimation : 800/1 000 € pour l’un, 2 000/3 000 € pour le second.

 

Conrad Wolffart, dit Lycosthenes, Prodigiorum ac ostentorum chronicon (Bâle, 1557), un volume in-folio illustré de près de 1 600 gravures fantastiques
Conrad Wolffart, dit Lycosthenes, Prodigiorum ac ostentorum chronicon (Bâle, 1557), un volume in-folio illustré de près de 1 600 gravures fantastiques sur bois pleine reliure du XVIIe en peau de mouton retournée.
Estimation : 3 000/4 000 €

Mandragore, insectes…
Toujours au chapitre des manuscrits, on tentera sa chance sur le passionnant Traittez de l’orfeurerie, affineux et des pierres precieuses & des perles fines de Pierre Beraud (1658, 1 000/2 000 €) et, parmi les ouvrages de botanique, sur l’un des plus anciens herbiers connus, l’Herbolario volgare de 1539 (3 000/4 000 €), imprimé en rouge et noir et comprenant 151 gravures sur bois. Pour se familiariser avec la magique mandragore ou tout savoir, avec la dernière planche figurant des tonneaux de vin et des gourdes suspendues dans une cave et accompagnée d’un éloge de trois pages, des vertus du vin. Curieux ouvrage mettant en scène trois personnages symboliques  le théologien, le philosophe et le gentilhomme , Les Jours caniculaires (1609-1612) résume l’état des arts divinatoires au XVIe siècle. Insectes qui n’ont point de sang, bêtes à quatre pieds, ouvertures de terre, sorciers, pouvoirs surnaturels de la femme… un vrai miracle ! Comptez 1 800/2 800 € pour l’ensemble ici complet de ces trois volumes de Simon Maiole d’Ast, tandis que 3 000/5 000 € devraient accueillir une édition originale de la première traduction française de la Polygraphie (1561) de l’abbé Trithème. Ce manuel très complet d’écriture cabalistique est ici rehaussé de treize figures planisphériques à pleine page, en parfait état de conservation et habillé de maroquin rouge XVIIIe siècle. Profession oblige (voir encadré page 15), la pyrotechnie trouve elle aussi bien sûr sa place dans la bibliothèque Gruaz. La perle rare ? Une seconde édition de la traduction française (1572) du traité de La Pirotechnia, paru à Venise en 1540. Son auteur, le mathématicien d’origine siennoise Vanuccio Biringuccio, qui exerçait ses talents au service des ducs de Parme et de Florence puis de la Sérénissime, fut l’un des premiers à traiter de l’usage et des effets de la poudre (1 000/2 000 €).

 

Vanuccio Biringuccio, La Pyrotechnie ou l’art du feu (Paris, 1572), un volume in-4° illustré de bois gravés, reliure muette de l’époque en vélin soupl
Vanuccio Biringuccio, La Pyrotechnie ou l’art du feu (Paris, 1572), un volume in-4° illustré de bois gravés, reliure muette de l’époque en vélin souple.
Estimation : 1 000/2 000 €

Sorciers et magiciens
Après l’alchimie, la sorcellerie. Tout vient à point pour qui sait attendre, les ouvrages sur ce thème sont proposés dans la seconde vacation. Notamment le rarissime Compendium maleficarum… de Francesco Maria Guaccius (1626), illustré de quarante figures gravées sur bois de diables, cérémonies diaboliques et sorcières, mais aussi d’une classification des démons (3 000/4 000 €). Nous voilà rassurés ! Le lecteur ne devrait pas être au bout de ses surprises s’il consulte deux ouvrages de démonologie de Le Normant de Chiremont, Histoire véritable et mémorable de ce qui s’est passé sous l’exorcisme de trois filles possédées es païs de Flandre (1623, chacun 800/1 000 €), ou la première édition complète de toutes les pièces de la célèbre affaire de sorcellerie de Marie-Catherine Cadière (1733, 600/800 €). D’une sensibilité mystique excessive, la jeune fille est attirée par les sermons de son confesseur, le père jésuite Jean-Baptiste Girard, et devient sa proie ; il la présente comme sainte et très probablement abuse d’elle, jusqu’au jour où convulsions et visions arrivent jusqu’à la juridiction d’Aix-en-Provence. Symbole du pouvoir et de la corruption des jésuites, manipulatrice ou victime ? Mademoiselle Cadière est condamnée une première fois à la potence, puis innocentée… Cerise sur le gâteau, tous les ouvrages ou presque de la bibliothèque portent l’ex-libris du collectionneur : un animal fantasmatique, entre loup et chimère. Forcément !

 

Le feu aux poudres

Créée en 1935 en région lyonnaise par Paul Morin et Paul Gruaz – le père de notre collectionneur –, la société Pyragric doit son nom à sa plus ancienne activité, la pyrotechnie agricole. Trente ans plus tard, l’entreprise de fabrication d’explosifs se lance dans l’art du divertissement et se voit confier le feu d’artifice de Monaco du mariage de Rainier III avec Grace Kelly, en 1956. Le premier d’une longue série… À qui doit-on l’invention de cet art de la poudre ? S’il est presque impossible d’en déterminer la date, elle serait née en Chine, et aurait été importée en Occident par les Sarrazins. En 950, durant le siège de Tunis, on voit apparaître les premiers mortiers à poudre ; en 1232, les Arabes attaquent les armées espagnoles, à Valence, avec des fusées-bombes volantes dont le secret leur a été transmis par les Chinois, leurs partenaires commerciaux. L’homme a compris depuis longtemps le pouvoir de cette poudre noire et combien elle pouvait lui permettre de conquérir toujours plus… Au XIIIe siècle, la poudre à canonet autres engins pyrotechniques sont importés en Italie pour servir à des feux d’artifice. Marco Polo fait mention à Venise de savants dosages par les Orientaux pour leurs réjouissances. Trois siècles plus tard, au XVIe, l’art arrive en France et dans toute l’Europe. Privilège oblige, Henri IV tient à allumer chaque année la première fusée du feu d’artifice de la Saint-Jean, le 24 juin. Au XVIIe, la pyrotechnie prend rang parmi les beaux-arts, et déjà deux écoles s’affrontent : l’une nordique, emmenée par les Danois, la seconde, italienne. La première préconise un tir de feu d’artifice dépouillé, dans lequel rien n’est dissimulé au public, l’autre suggère la construction d’une «machine», appellation de l’époque, c’est-à-dire un décor – temple, tour, fontaine – servant de support aux artifices et les mettant en valeur. Sous Louis XIV, les feux ont un aspect allégorique et solennel, l’argument se faisant mythologique. Depuis le XVIIIe, l’art du feu d’artifice n’a cessé d’évoluer et la chimie de faire progresser les effets, les couleurs et les sons…


 

Herbolario volgare (1539), un volume petit in-8°, pleine reliure ancienne en veau havane, 151 figures. Estimation : 3 000/4 000 €
Herbolario volgare (1539), un volume petit in-8°, pleine reliure ancienne en veau havane, 151 figures.
Estimation : 3 000/4 000 €

3 QUESTIONS À
EDWIGE PASQUET
Directrice des éditions Gallimard Jeunesse

Vient de paraître le texte original du film Les Animaux fantastiques de J. K. Rowling, l’auteur de la saga Harry Potter, phénomène littéraire et best-seller mondial. Quel rôle les ouvrages anciens de sorcellerie jouent-ils sur les auteurs contemporains ?
J. K. Rowling a une inspiration absolument incroyable dans la mesure où elle puise dans les religions, la mythologie, la vie politique, anciennes et contemporaines. Elle n’est pas la seule, mais ce qui frappe chez elle, et c’est sans doute l’un des grands atouts de son œuvre, c’est son imagination quant aux lieux, aux animaux et les personnages. C’est, et de loin, la plus érudite de tous. Son traducteur français depuis dix ans, Jean-François Ménard, travaille d’ailleurs à partir de dictionnaires anciens, et retrouve trace d’une influence dans tous les noms qu’elle utilise. Il peut ainsi savoir de quelle légende il s’agit. Chacun des noms qu’elle emploie est le résultat d’une manipulation, de l’association de deux noms ou d’un personnage et d’un nom.

À quand remonte le développement de cette littérature de jeunesse ?
Nous allons fêter en 2018 les vingt ans d’édition en France de Philip Pullman, célèbre notamment pour son cycle À la croisée des mondes. Si le succès de cette littérature fantastique est mondial, c’est en Angleterre qu’il a débuté. J. R. R. Tolkien (1892-1973) et son contemporain C. S. Lewis, l’auteur du Monde de Narnia, prouvent qu’il y a un savoir-faire, une tradition anglaise plus ancrée que dans d’autres pays, c’est indéniable. Ils ont inspiré des auteurs français, trentenaires aujourd’hui, comme Éric Lhomme ou Christophe Mauri, qui nous a envoyé son premier texte à l’âge de 13 ans…

Quelles sont les dernières tendances de cette littérature qui touche finalement les enfants comme les adultes ?
L’un des apports les plus importants de J. K. Rowling et de P. Pullman a été de donner une place à la littérature pour adolescents, alors qu’avant on passait de la littérature pour enfants à celle pour adultes. Ils ont aussi donné l’envie et l’opportunité à des auteurs d’écrire pour les adolescents et les jeunes adultes, en mettant en scène des personnages eux-mêmes adolescents. Cela a permis aussi à la littérature réaliste de jeunesse de se développer. Je pense notamment à Thimothée de Fombelle et à Christelle Dabos. Eux aussi puisent certainement leur inspiration dans les ouvrages anciens et font beaucoup de recherches avant d’écrire…
jeudi 27 avril 2017 - 02:15 - Live
Salle 4 - Drouot-Richelieu - 9, rue Drouot - 75009
Binoche et Giquello , De Baecque et Associés
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