Le marché de l’art selon Thomas Kaplan

Le 24 mars 2017, par Vincent Noce

Ce milliardaire new-yorkais de 54 ans, qui a fait fortune dans les matières premières et les métaux précieux, expose au Louvre un échantillon des peintures hollandaises qu’il a rassemblées sous le nom de Leiden Collection. Interview.

Thomas Kaplan au Louvre, au pied de l’escalier Daru et de la Victoire de Samothrace.
© Philippe Quaisse/ Leiden Collection

Les rapports avec les marchands semblent avoir joué un rôle crucial dans la formation de votre collection.
Avec Otto Naumann, qui m’a vendu mon premier Rembrandt [une étude de lion], Johnny van Haeften et Salomon Lilian, nous avons dû conduire des centaines de transactions, et j’ai été heureux de chacune. De toute ma carrière professionnelle, je porterais aux nues mes relations avec le marché de l’art. Vous savez que Van Haeften avait sa galerie dans Duke Street : je mettrais sans hésitation l’éthique de Duke Street au-dessus de celle de Wall Street ! Certains pensaient que, après un achat important, il fallait laisser à leur client un temps de latence avant une nouvelle offre. Nous leur avons dit de ne pas se faire de souci : ils pouvaient fort bien nous vendre un tableau le matin et nous en proposer un autre l’après-midi.
Mais votre puissance financière joue forcément beaucoup pour eux.
Mon épouse Daphne et moi sommes certainement devenus leurs plus gros clients.
Personne n’a acquis autant d’œuvres en si peu de temps dans ce domaine. Bien sûr, ils en ont tiré profit, c’est naturel. Ils ont pu prendre en charge des transactions qu’ils n’auraient jamais pu couvrir avec leur propre trésorerie. Mais nous avons engagé une réciprocité. Nous avons pu bénéficier de leurs conseils. Ils nous ont donné accès à des icônes, devenant même opérationnels dans la constitution de la collection. Parfois, ils nous ont cédé à prix coûtant des acquisitions qu’ils venaient de faire aux enchères, en pensant qu’elles avaient leur place dans cet ensemble. Ils y ont mis du cœur et ils sont très fiers de voir reconnaître leur travail au Louvre aujourd’hui. Au final, je leur suis redevable. Je n’aurais jamais pu devenir le collectionneur que je suis si ce milieu avait été plus cynique.

Vous avez la réputation de vous décider très vite et de payer rubis sur l’ongle...
Je peux en effet me décider sur le champ et ne suis pas enclin à marchander, car je considère que l’expertise apportée par le professionnel a sa valeur. Mais j’attends la sincérité et la transparence en retour. Je sais que ceux qui ont ma confiance ne me mettent pas en concurrence avec d’autres pour faire monter les prix. Je déteste cela. Si je leur demande le prix auquel ils ont acheté le tableau, j’attends une réponse honnête. Cela ne les empêche pas de me revendre l’œuvre avec leur marge, qui est par essence justifiée. Le premier marchand auquel nous avons eu affaire a voulu faire le malin, cela s’est mal terminé, et il a perdu la chance de sa vie.

"Le marché de la peinture ancienne est encore sous-évalué. En même temps, nous assistons à une sorte de renaissance."

Mais vous achetez aussi aux enchères, avec enthousiasme parfois...
Quand j’ai remporté l’adjudication de ma première peinture de Rembrandt, j’ai tellement crié de joie que, apparemment, Ben Hall, qui prenait mes enchères au téléphone chez Sotheby’s à New York, a dû éloigner l’appareil. Il m’est arrivé d’enchérir plus que prévu... Mais, généralement, je préfère le calme. Je trouve davantage de certitude dans la transaction avec les marchands, ou même via une cession privée par l’entremise d’un commissaire-priseur. Je connais de grands collectionneurs qui adorent enchérir. À leurs yeux, l’adjudication sanctionne la valeur d’un bien. Personnellement, j’ai confiance dans les prix que je paie, je n’ai pas besoin du marché pour me donner des indications. Je n’ai pas l’esprit compétitif qui conviendrait. Et comme les félins, je n’ai aucune envie de trop courir. Ils attendent que la proie vienne à eux.
Votre simple présence risque-t-elle de faire monter les prix ?
Parfois, j’évite de me montrer en salle des ventes. Mais la plupart du temps, je tiens à voir les œuvres. Quand la Jeune femme assise au virginal de Vermeer a été mise aux enchères, je voulais être le premier à enchérir. J’ai réussi ! Mais finalement, c’est moi qui la possède…


Car vous l’avez rachetée par la suite à Steve Wynn, qui vous l’a proposée avec l’autoportrait de Rembrandt. Comment se déroule une négociation entre deux collectionneurs aussi acharnés ?
Elle est restée comme l’une de mes meilleurs expériences. Tout a été facile, en fait. Steve Wynn est un homme charmant. Je lui ai fait savoir que j’étais intéressé par le Rembrandt. Naumann, qui servait d’intermédiaire, m’a dit que Wynn lui avait «agrafé» le Vermeer, une expression que je n’avais jamais entendue. Vous savez que Steve Wynn souffre de graves problèmes de vision et qu’il a même abîmé un Picasso, dans lequel il a donné un coup de coude. L’espace d’une seconde, j’ai eu une vision de lui posant des agrafes sur les tableaux ! En fait, j’ai finalement compris que les deux tableaux étaient vendus ensemble. Steve Cohen, qui possède cette collection incroyable de Gauguin et Van Gogh, m’a dit que Wynn était coutumier du procédé. Par chance pour nous, il souhaitait réorienter sa collection vers l’impressionnisme.

Vous dites avoir abordé les marchés financiers en tirant profit de votre formation d’historien à Oxford. Avez-vous abordé celui de l’art comme historien ou comme investisseur ?
J’ai toujours été plongé dans l’histoire de l’Europe et ressens une affinité particulière avec la peinture européenne. Je pourrais presque parler d’une vocation. Et il est très difficile de m’arrêter. Quand on me propose des Rembrandt à un prix moins élevé que des Warhol, j’en prends autant qu’il y en a ! Un Greco, même de la période de Tolède, vaut encore aujourd’hui moins cher qu’un Twombly… Nous avons profité d’une période exceptionnelle, permettant de trouver son bonheur avec un investissement raisonnable. Il y avait moins de collectionneurs prêts à acheter que de personnes désireuses de vendre. Nous sommes entrés dans ce vide. Si j’avais à réfléchir en termes financiers, je n’aurais aucun doute que la valeur de la collection va se maintenir et sans doute même augmenter. Mais je ne la vois pas sous cet œil. J’ai bien des amis qui conçoivent leur collection comme un produit financier, ce qui est parfaitement légitime, mais, personnellement, je juge différemment.

Johannes Vermeer,  Jeune femme assise au virginal, vers 1670-1672, huile sur toile, 25,5 x 20,1 cm. © The Leiden Collection, New York.
Johannes Vermeer, Jeune femme assise au virginal, vers 1670-1672, huile sur toile, 25,5 x 20,1 cm.
© The Leiden Collection, New York.


Vous affirmez toujours une confiance inébranlable dans l’or. À choisir, vaut-il mieux de l’or ou un Rembrandt ?
Ce sont deux valeurs sûres et qui profitent toutes deux de la rareté ! Le marché de la peinture ancienne est encore sous-évalué. En même temps, nous assistons à une sorte de renaissance. Voyez le très bon résultat obtenu l’an dernier par un Rubens. Il y a de nouveaux acheteurs. Un très beau Rembrandt de la période tardive a été acquis par un Chinois. Le défi peut venir d’une raréfaction de l’offre. Les cours peuvent alors monter et les propriétaires tenter de remettre leurs œuvres sur le marché.

Vous êtes un grand amoureux de la France, que vous avez beaucoup défendue dans votre pays. Pourriez-vous y vivre ?
Peut-être, quand je me retirerai des affaires. En réalité, je vivrais en France dès demain si le régime fiscal était moins défavorable aux entreprises. Comprenez bien, ce n’est pas l’impôt sur le revenu qui m’arrête. J’en paie davantage à New York que je n’en paierais à Paris. Ce sont les charges pesant sur les entreprises... Si le régime leur était plus propice, cela fait longtemps que non seulement je vivrais en France, mais j’y aurais apporté toutes mes affaires.

Vous exposez un échantillon de votre collection au Louvre et en même temps au Clarke, à Williamstown. D’autres projets ?
Vous savez, j’ai prêté à une quarantaine de musées. Ce n’est pas nouveau. Ce qui a changé, c’est que les prêts étaient anonymes auparavant. Le Louvre est une première étape de la reconnaissance de la collection, qui sera suivie par Pékin et Shanghai, où nous pourrons exposer beaucoup plus d’œuvres, autour de soixante-dix. Désormais, la collection est connue. Nous avons franchi le Rubicon.

Vous en feriez un musée, un jour ?
Pourquoi pas ? Tout a son temps.

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