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Le marché de l’art et l’Union européenne : un dialogue difficile

Publié le , par Vincent Noce

Organisée par le quai d’Orsay le 1er février, une rencontre européenne au Louvre a voulu lancer une passerelle entre la Commission européenne et les acteurs du marché de l’art.

Biens récupérés du pillage, exposés au Louvre. Jean-Luc Martinez voudrait multiplier... Le marché de l’art et l’Union européenne : un dialogue difficile
Biens récupérés du pillage, exposés au Louvre. Jean-Luc Martinez voudrait multiplier de telles expositions en Europe.
© Douane française - Patrice Pontié

Accédant à la présidence tournante du Conseil européen, la France a voulu donner une impulsion culturelle à son action en organisant une conférence contre le trafic des antiquités et œuvres d’art sur le continent. Jean-Luc Martinez, en un temps record, a mis sur pied cette table ronde qui s’est tenue le 1er février en visioconférence au Louvre. Nommé en juillet ambassadeur pour la coopération culturelle internationale, l’ancien président du Louvre a tenu à mettre en place à cette occasion une rencontre entre la Commission européenne et les praticiens du marché de l’art. Si ces derniers se sont félicités du principe même de cette confrontation, tant ils ont l’impression d’avoir prêché dans le désert ces dernières années, l’opposition était palpable entre les deux parties. D’emblée, Elena Maidou, qui suit les accords de libre échange à Bruxelles, a énuméré les reproches adressés à un secteur qu’elle a jugé «sous-régulé». Président de la Fédération européenne des commissaires-priseurs, et P-DG de la maison de ventes Lempertz, à Cologne, Henrik Hanstein lui a répondu que les œuvres mises sur le marché faisaient déjà l’objet d’une vérification poussée de la part des professionnels, incluant une consultation de la base privée de l’Art Loss Register. Il a déploré qu’ils n’aient toujours pas accès à une base européenne de données des objets frauduleux, un objectif encore lointain si l’on en croit les débats plus techniques de la matinée au Louvre. Henrik Hanstein a également soutenu que le segment de l’Antiquité et de l’archéologie «représentait moins de 1 % du marché de l’art», ne justifiant pas les mesures de contrôle, à son avis disproportionnées, étendues à l’ensemble des biens culturels. Dans le même esprit, Vincent Geerling, président de l’association internationale des antiquaires IADAA, a estimé que le marché était en fait «sur-régulé». À ses yeux, il pâtit d’une législation fondée sur une batterie de données erronées et de «fake news». Il faisait notamment allusion à des proclamations déraisonnables selon lesquelles le commerce d’antiquités pillées serait l’un des plus importants trafics rivalisant avec ceux de la drogue ou des armes (voir Gazette n° 40, 2020, page 16). L’Unesco est même allée jusqu’à prétendre qu’il représenterait un chiffre d’affaires de 10 Md€ par an, soit 15 % du négoce mondial, l’équivalent de l’art moderne et contemporain, de Picasso à Jeff Koons. En fait, si l’on se réfère au rapport de l’Organisation mondiale des douanes sur les trafics en 2019, seules 0,2 % des saisies recensées portaient sur des biens culturels, bien loin derrière la contrefaçon de marques ou de médicaments (35 % des cas) et la drogue (30 %). Marc-André Renold, professeur à l’université de Genève, a mis un terme à ce débat en reconnaissant que ce commerce illicite était tout simplement «inchiffrable». Prenant pour exemple le cas des œuvres issues de la spoliation nazie, il a néanmoins considéré que le marché avait «tout intérêt» à renforcer ses propres contrôles et multiplier les restitutions aux pays spoliés.
La France en exemple
Alexandre Giquello, président de Drouot Patrimoine, s’est élevé contre l’idée d’une déréglementation du marché, en soulignant que la législation française, par son sérieux, pourrait en fait donner l’exemple au reste de l’Europe. À ses yeux, une telle harmonisation, fondée sur la protection du consommateur, serait le meilleur moyen de renforcer l’Europe et de sécuriser le marché, en donnant confiance à sa clientèle. Il a cependant mis en garde contre la tentation de «renverser la charge de la preuve» à l’encontre des possesseurs de bonne foi, qui n’ont pas forcément de documents d’origine de leur objet. Tout le monde a reconnu que ce problème allait s'intensifier avec la mise en place d’un contrôle à l’importation des biens culturels, attendue en 2025 (voir Gazette n° 16, 2019, page 16).
Écoute distante
«Il aurait été préférable que la concertation avec les acteurs du marché précède cette décision», a estimé le président de Christie’s monde, Guillaume Cerutti, en se demandant quelle marge de manœuvre était encore possible pour des adaptations. «Nous n’avons pas le pouvoir de modifier une législation qui vient d’être arrêtée par le Conseil et le Parlement», a répondu Valérie Ledure, représentant la Commission européenne, ajoutant «en revanche je vous propose de travailler ensemble à sa mise en œuvre». «La Commission a toujours été ouverte au dialogue lors du processus législatif et elle est prête à le poursuivre dans cette phase», a-t-elle promis, incitant Guillaume Cerutti à lui transmettre très rapidement une série de questions et de demandes d’éclaircissement. Jusqu’ici «nous avons le sentiment d’avoir été écoutés, mais pas d’avoir été entendus», a-t-il lancé. Dans sa conclusion, Jean-Luc Martinez a évoqué des initiatives possibles comme des expositions à travers l’Europe d’objets récupérés du pillage et l’instauration d’un observatoire européen du marché de l’art, avec la participation des professionnels, dans l’espoir de poursuivre cet échange.

Succès pour l’Aliph  
La veille de la rencontre, au Louvre également, la fondation Aliph (Alliance internationale pour la protection du patrimoine dans les zones en conflit), lançait son deuxième appel de fonds, cinq ans après sa création voulue par la France et les Émirats arabes unis. Grâce notamment à l’Arabie saoudite, l’organisme, qui a soutenu 150 projets en Orient et en Afrique, a pu réunir 90 M$, davantage qu’à sa naissance en 2017. 
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