Le marché de l’art, entre risques et périls

Le 11 mars 2021, par Vincent Noce

Vendu 312 000 €
Courtesy Christie’s © Man Ray Trust / ADAGP, Paris, 2021

La dispersion d’une petite partie de la collection de Lucien Treillard, qui fut un assistant de Man Ray puis de sa veuve Juliet, est, à plus d’un aspect, surréaliste. 100 % des lots vendus pour 6 M€ : le résultat a triplé l’estimation. Et ce, alors que le Man Ray Trust, ayant droit de l’artiste, venait de contester la légalité de l’événement. En l’occurrence, l’effet d’annonce a été favorisé par des estimations manifestement surbaissées. Mais, de manière générale, les opérateurs s’avouent surpris du rebond du marché. Les lots s’arrachent, les prix flambent, parfois au mépris de toute considération rationnelle. La mécanique de la compensation dicte sa loi, au moment où l’angoisse collective desserre à peine son étreinte, et l’enrichissement d’une minorité fait le reste. À un esprit sceptique, cette frénésie d’achat pourrait rappeler celle nourrie au Japon dans les années 1980, jusqu’au krach entraînant une cascade de scandales retentissants. Aujourd’hui, au sein des plus grandes maisons, l’insécurité peut être renforcée par le besoin pressant de rattraper les pertes et par le déficit d’expertise entraîné par les congédiements. Ailleurs, les périls sont alourdis par l’ubiquité soudaine des ventes. Il ne se passe plus de semaine sans que soit signalée, sur une multiplicité de sites obscurs, l’apparition de faux en tous genres. C’est apparemment le moment ou jamais de sortir les rossignols du placard. Dans le cas de la vente Treillard, c’est le numéro un mondial qui a pris un risque calculé en engageant son prestige. Sortant de sa discrétion, la fondation a proclamé que 148 des 188 lots auraient pu avoir été dérobés dans l’atelier et que d’autres pourraient être des faux. Pour Emmanuelle de l’Ecotais, conservatrice devenue experte de la vente, rien ne vient prouver la réalité de ces accusations, qui ne sont pas nouvelles.

«La crise du Covid est une source d’opportunités pour les fraudes.»
Steven Manford, spécialiste de Man Ray.

Disparu en 2004, Lucien Treillard a toujours été entouré d’une réputation double. Pour elle, «il a sauvé le fonds d’atelier, qu’il a protégé de tous les larcins» alors que Juliet était très affaiblie, permettant la dation au Centre Pompidou des négatifs et des tirages les plus importants. Pour la fondation, il est notoire qu’il s’est aussi largement servi, quand il ne passait pas son temps à apposer des tampons frauduleux sur des tirages posthumes. Christie’s fait remarquer que celle-ci n’a pas réagi quand des lots ont été exposés par le passé. Désormais, les couteaux sont tirés. Aux yeux du Man Ray Trust, qui espérait encore obtenir un arrangement honorable à la dernière heure, la vente a dépassé les bornes. Il soutient que Christie’s n’explique pas «comment un assistant aurait pu recevoir des centaines d’œuvres et de souvenirs personnels de Man Ray», y compris des extraits de sa correspondance, des papiers intimes ou des œuvres de Duchamp ou de Max Ernst.  La controverse s’est pour partie focalisée sur les fameux tampons, qui portent l’adresse des ateliers successifs de Man Ray et ont fait l’objet d’imitations de contrefacteurs. Le catalogue de Christie’s se contente d’une mention générique «cachet de l’artiste» – qui n’engage pas à grand-chose. Emmanuelle de l’Ecotais en minimise l’importance, estimant qu’un faux se distingue d’abord par un examen du tirage. Steven Manford, spécialiste de Man Ray qui a apporté son soutien au Trust, n’est pas d’accord. Outre les multiples problèmes posés par la vente, il fait observer que les experts ou grands collectionneurs ne peuvent plus se déplacer pour voir les lots, ni se fier aux reproductions des versos tamponnés, quand ils sont accessibles sur Internet. Il est ainsi convaincu que «la crise du Covid est une source d’opportunités pour les fraudes». Depuis des siècles, les collections ont dû se forger des outils pour se prémunir des tentations et des abus, mais les repères semblent brouillés comme jamais.

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