Le Louvre empêtré dans une acquisition

Le 16 juillet 2020, par Vincent Noce

Le musée se voit reprocher l’achat, à prix fort, de dessins «attribués à Fragonard» au terme d’une procédure tumultueuse. Mise en perspective.

François de Bourbon, comte d’Enghien, attribué à Fragonard, décrit comme pastel blanc, gris et noir sur papier bleu, (29,2 x 23,2 cm, 1776-1779 - selon la datation proposée par le Louvre)
© musée du Louvre

Incompréhensible» pour beaucoup, «choquante» même, intrigante en tout cas pour l’histoire de l’art : l’acquisition par le Louvre, pour un demi-million d’euros, d’un ensemble de dessins «attribués à Jean-Honoré Fragonard» auprès du marchand Emmanuel Marty de Cambiaire, associé à Jean-Luc Baroni, fait des vagues dans le milieu des conservateurs à travers le monde et parmi les amateurs de l’art français. Rien ne semble habituel dans une opération qui est loin de recueillir l’unanimité. Embarrassé, le Louvre a attendu quatre mois pour en faire l’annonce. Il a conclu l’achat en février, après avoir dû contourner une résistance inaccoutumée au sein du Conseil artistique des musées nationaux. Les délibérations se tiennent à huis clos, mais au moins deux personnalités ont émis de vives objections, exprimant leur scepticisme sur l’attribution avancée. La proposition d’acquisition, avancée par Xavier Salmon pour le Louvre, pour 900 000 €, a été retoquée. Appuyé par Jean-Luc Martinez, le chef du département des Dessins est revenu à la charge, en assurant que Pierre Rosenberg, l’ancien président du Louvre, grand connaisseur de la peinture française, «défendait l’attribution à Fragonard» – ce qui n’a pas été confirmé par l’intéressé depuis. Le Conseil a alors consenti à l’achat, à la condition de réduire le prix de près de moitié – d’autant que la rumeur commençait à circuler, suscitant des protestations. Le montant n’a pas été divulgué, mais il est de 520 000 €.
 

Louis Ier de Bourbon, Prince de Condé, attribué à Fragonard, décrit comme pastel blanc, gris et noir sur papier bleu, portant un filigrane

Louis Ier de Bourbon, Prince de Condé, attribué à Fragonard, décrit comme pastel blanc, gris et noir sur papier bleu, portant un filigrane à la grappe de raisin avec la date de 1776 (29,1 x 23,2 cm, 1776-1779) © musée du Louvre


«Homogénéité» 
Cet ensemble circulait sur le marché depuis une demi-douzaine d’années. Il avait même été proposé à Christie’s, qui avait trouvé excessif le prix demandé. L’affaire a été négociée tambour battant après la publication, en octobre, par la Revue de l’art d’une «suite de quatorze portraits inédits de Fragonard». Posant cette paternité comme un postulat – né d’une intime conviction –, sans avancer aucun comparatif, Marie-Anne Dupuy-Vachey affirme que ces portraits, «frappant par leur grande homogénéité», étaient destinés à illustrer les deux premiers volumes, parus en 1772 et 1776, de l’ambitieuse histoire des Bourbons par Jean-Louis Ripault Desormeaux, à laquelle ont aussi contribué Boucher, Vincent ou Lemonnier. Seuls cinq des portraits de Fragonard ont été gravés. L’auteur présente ces œuvres en grisaille comme des pastels, ce qui suscite le scepticisme de plusieurs spécialistes du dessin. Le Louvre a repris cette caractéristique et les dates proposées dans son article en les inscrivant à son inventaire, avant de faire disparaître les fiches de sa base de données. La datation est en effet contredite par un filigrane découvert au laboratoire des musées de France. Quand ils seront connus, les examens scientifiques aideront à éclaircir ces points. (voir l’avis de Xavier Salmon page 137). Le musée a d’abord titré son annonce sur l’acquisition de «dessins de Fragonard», avant de corriger par «attribués à Fragonard» – formule bien plus vague. En fait, Xavier Salmon n’émet aucun doute, motivant son parti pris par des données historiques. Il voit ainsi «le caractère autographe confirmé» par une succession de ventes (Anisson-Duperron, 1795 ; l’éditeur Pierre Michel Lamy, 1808 ; le bibliophile Jérôme Bignon, 1848) où apparaissent, en nombre variable, des portraits «dessinés au crayon noir et blanc par Fragonard» ou son fils. Les feuilles du Louvre ont, dit-il, «gardé leur chemise en papier d’époque», avec des annotations «probablement de la main d’Anisson-Duperron ou de Lamy». Du même propriétaire, le Louvre a obtenu quatre autres dessins attribués à Anicet Lemonnier, un artiste beaucoup plus faible. Sur la foi des informations apportées par son client, Marty de Cambiaire assure qu’il ne détient plus de feuilles de cet ensemble. Malheureusement, nombre d’experts ne retrouvent en rien la liberté du trait de Fragonard dans cette publication. «J’aimerais bien qu’on me cite un seul de ses dessins incontestés qui ressemble à ceux-ci», tranche un historien du XVIIIe, relevant que le seul modèle connu pour les portraits gravés est en fait une peinture, qui se trouve au musée Fragonard, à Grasse. Les effigies de saint Louis, Marguerite de Provence ou Jeanne d’Albret paraissent d’une grande faiblesse. Xavier Salmon reconnaît ce «traitement inégal», et même le côté studieux des premiers dessins, mais il entend l’expliquer «par l’exécution progressive de son travail et les tâtonnements» d’un artiste, qui avait pourtant, à la quarantaine, largement eu le temps de faire montre de son brio. La brèche a été ouverte par le premier spécialiste de Fragonard, Jean-Pierre Cuzin, qui avait pris soin d’avertir de son opposition sans ambiguïté plusieurs membres du Conseil artistique. L’ancien chef du département des Peintures du Louvre pense que neuf des quatorze dessins seraient en fait de la main de François-André Vincent, dont il a rédigé le catalogue raisonné, les cinq autres étant de faibles copies des portraits publiés de Fragonard. Il n’a pas voulu faire de commentaire, se bornant à renvoyer à l’article qu’il compte publier dans la Revue de l’art à la rentrée. Dispute Quant à Pierre Rosenberg, s’il se dit «heureux que ces dessins aient pu entrer dans les collections à un prix acceptable», son opinion sur le fond semble plus réservée. «Je les ai vus deux fois. Ils m’ont, j’en conviens, beaucoup embarrassé», nous a-t-il confié, disant «attendre avec intérêt l’article de Jean-Pierre Cuzin». Collectionneur du dessin français, ayant été pendant quarante ans une figure du département des Arts graphiques du Louvre, Louis-Antoine Prat a aussi fait savoir à des Amis du Louvre, dont il est le président, qu’il désapprouvait l’attribution à Fragonard. Auteur d’un dictionnaire des pastellistes, en ligne, le chercheur britannique Neil Jeffares avait révélé la série de ventes reprise par le Louvre. Il juge, lui, que « ces dessins, bien ennuyeux, diffèrent complètement de l’œuvre dessiné de Fragonard ». Reconnaissant « une exécution de meilleure qualité » dans les deux seules photographies de haute définition diffusées pour le moment par le musée, il veut bien réserver son opinion en attendant les suivantes. Depuis la publication d’octobre, plusieurs experts se sont plaints de n’avoir pu les consulter ou même disposer de reproductions de qualité, le galeriste leur assurant que son client s’y opposait, craignant un article défavorable qui aurait pu compromettre la vente. Le Louvre se dit désormais ouvert à cette dispute. Il lui reste à convaincre qu’il a eu raison d’engager une telle somme et le prestige de son institution pour des documents aussi contestés.

 

4 questions
à Xavier Salmon
Directeur du département des Arts graphiques du Louvre

 
Monsieur Xavier Salmon, directeur du département des Arts graphiques, musée du Louvre © 2013 Musée du Louvre / Florence Brochoire
Monsieur Xavier Salmon, directeur du département des Arts graphiques, musée du Louvre
© 2013 Musée du Louvre / Florence Brochoire

« Attribués à » ou « de l’artiste », comment expliquer cette contradiction dans les annonces du Louvre ?
Étant donné les échanges entre les spécialistes, Jean-Luc Martinez a souhaité que les dessins soient inscrits à l’inventaire comme « attribués à ». Le faisceau d’indices archivistiques ainsi que les avis de plusieurs des spécialistes conduisent le département des arts graphiques à défendre leur caractère autographe. Les études conduites par le Laboratoire des musées de France ont confirmé le caractère brillant de l’exécution et écarté le fait qu’il puisse s’agir de simples copies. Spécialiste américaine de Fragonard, Eunice Williams partage l’attribution à Fragonard que défendent Marie-Anne Dupuy-Vachey, ainsi que Guillaume Faroult. Le communiqué de presse reconnaît les avis divergents. L’année prochaine, il est prévu d’organiser une exposition dossier qui permettra d’en faire part.
L’opinion de Marie-Anne Dupuy-Vachey, qui les décrit comme des pastels, n’est-elle pas critiquable ?
Les éléments préparatoires à l’acquisition ont permis de corriger la datation des œuvres, vers 1776 et non plus tôt comme elle le proposait. Une des feuilles porte en effet un filigrane avec cette date. Or, cet élément correspond à un changement dans la commande de l’Histoire de la maison de Bourbon, le prince de Condé demandant à ce que les artistes sollicités s’inspirent des sources anciennes. Ceci peut expliquer que les feuilles de Fragonard soient d’un métier plus méticuleux que celles pour lesquelles l’artiste avait toute liberté d’invention.
Vous reconnaissez leur facture inégale. Pourquoi débourser une telle somme et ne pas se contenter d’acheter une ou deux feuilles de meilleure qualité ?
L’achat des dix-neuf feuilles permettait de conserver intact un ensemble emblématique du goût historicisant et nationaliste se développant, à l’initiative du comte d’Angiviller, à la fin du XVIIIe siècle. Il aurait été dommageable de ne retenir que les dessins semblant les plus brillants.
Pour quelles raisons le prix a-t-il été baissé de moitié ?
Le processus d’acquisition a permis des discussions avec le propriétaire, qui a acquis ces feuilles au milieu des années 1990 comme de l’école française. Le prix final a été proposé par le Conseil artistique des musées nationaux. Le propriétaire l’a accepté.
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