Le langage de Seund Ja Rhee

Le 12 novembre 2020, par Caroline Legrand

Seund Ja Rhee est une des valeurs montantes de la peinture moderne coréenne. Elle sera présente sur sa terre d’adoption, le sud de la France. Décryptage.

Seund Ja Rhee (1918-2009), Composition abstraite, 1961, huile sur toile, 89 146 cm.
Estimation : 50 000/60 000 

Les enchères de ces dernières années parlent pour elle, avec des records à six chiffres atteints, en particulier, à Hong kong. Mais c’est bien à Cannes que l’on retrouvera Seund Ja Rhee grâce à une belle et grande Composition abstraite que la peintre coréenne réalisa certainement en 1961 pour une exposition organisée à la galerie Cavalero, dans cette même ville. L’œuvre a été achetée lors de cet événement et conservée depuis par descendance dans la même famille. Seund Ja Rhee vit alors dans le sud de la France depuis trois ans, à Tourrettes-sur-Loup, non loin de Saint-Paul-de-Vence. Elle y a fait construire, sur le terrain d’une ancienne bergerie, un important atelier ainsi qu’une salle d’exposition, dans un style coréen, qu’elle décore et baptise elle-même «Rivière d’argent». C’est dans ces conditions idéales qu’elle élabore à partir de 1959 une nouvelle démarche artistique, motivée par la découverte à Paris, dans le quartier de Montparnasse, de l’Atelier 17, du graveur britannique Stanley William Hayter. Pour ses gravures, elle imprime désormais elle-même ses planches à la main, grâce à des rouleaux ou à un système de tampons parfois créés à partir de branchages, devenant ainsi la première artiste coréenne à pratiquer la gravure sur bois en couleurs. En parallèle, elle peint des huiles sur toile, en grand nombre, dans les années 1960, qu’elle remplace plus tard par l’acrylique, qui lui permet des aplats et des effets plus éthérés grâce à l’emploi de l’aérographe. Elle adopte alors un style graphique dans lequel s’insèrent des symboles et des caractères issus des écritures coréenne et japonaise, mais aussi des motifs rectangulaires évoquant les caractères imprimés. L’artiste franchit alors totalement le pas vers l’abstraction et abandonne les thèmes liés à la vie quotidienne pour se tourner vers ce langage géométrique, donnant aussi naissance à un paysage cosmique, qu’elle développera encore plus largement à partir de 1970, incorporant alors les emblèmes du yin et du yang dans son travail. Cette décennie 1960, la plus recherchée par les collectionneurs de la peintre, est appelée «Woman and Earth» et évoque sa vision du monde, celle de la nature et de ses origines. Depuis son arrivée en France à l’âge de 33 ans – elle a quitté son pays natal et sa famille en pleine guerre, elle n’avait qu’un but : découvrir la peinture moderne et toutes ses possibilités. «Je n’ai rien, je ne suis rien, je viens de renaître sur une autre terre», disait-elle alors au moment de découvrir, sans argent et sans parler la langue française, une toute nouvelle culture. Mais, si elle a étudié à la Grande Chaumière dans l’atelier d’Henri Goetz notamment, elle restera marquée par la culture coréenne et gardera son style unique. Avec plus de mille trois cents peintures, douze mille gravures et cinq cents céramiques à son actif, Seund Ja Rhee est l’une des artistes les plus en vue de son pays. Une fondation a d’ailleurs été créée en son honneur à Séoul.

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