Le label Lungheretti

Le 23 septembre 2016, par Harry Kampianne

Directeur général depuis janvier de la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême, Pierre Lungheretti impose son style pas à pas. Avec une manne de projets en devenir.

  
© alberto bocar-gil

Ce qui frappe d’emblée lorsque l’on aborde cet homme plutôt posé, c’est son envie de bien se faire comprendre. À savoir que sa mission n’est pas seulement de conserver les collections du musée, mais de les valoriser et de les doter d’un nouveau rayonnement national et international. Le message est clair. Tout est dans le dialogue permanent avec la création et les auteurs accueillis en résidence. Ses débuts de carrière dans l’édition, avant d’accéder au poste de conseiller chargé du livre et de la lecture au cabinet de Frédéric Mitterrand, font de lui un élément moteur capable d’engendrer la découverte de nouveaux publics. Créer un «musée des enfants», mettre en chantier une politique d’expositions diversifiées, bâtir une «New Factory», un espace dédié aux auteurs et à des professionnels de l’image… autant de projets nécessitant patience et détermination, ce dont fait preuve ce nouveau commandant de bord.
Êtes-vous un passionné de bande dessinée ?
J’ai un parcours très classique avec cet art. Je suis entré dans la BD très jeune avec Le Journal de Mickey. Ensuite, j’ai décroché pour y revenir plus tard, par l’intermédiaire du roman illustré. Je suis en réalité passionné par la BD en tant qu’expression artistique, que ce soit pour son humour ou ses différents modes de narration. Sur le plan institutionnel et académique, elle n’a pas la même reconnaissance que la littérature. Mais en tant que lecteur, je pense qu’elle possède une façon très personnelle d’exprimer le monde contemporain, que l’on ne retrouve pas dans d’autres types d’expression.
Quels moyens vous donnez-vous pour renforcer l’attractivité de la Cité et de ses collections ?
Premièrement, la création d’un «musée des enfants», c’est-à-dire un espace qui leur soit entièrement consacré. Deuxièmement, la réorganisation du parcours muséographique, en introduisant des éléments d’interactivité de façon à solliciter la créativité et l’imaginaire du visiteur. Dernier point, la valorisation des collections, en se focalisant sur les richesses et les inédits de certaines planches d’auteurs.

 

Cité de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême.
Cité de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême.© C. Janvier

Vous parlez de diversifier les expositions. Pouvez-vous expliquer en quoi cela consiste ?
Nous en avons retenu quatre types. Premièrement, les expositions axées sur un auteur ou un courant graphique qui ont marqué l’histoire de la bande dessinée. Ensuite, celles de nature transdisciplinaire, montrant comment cet art peut influer ou s’immiscer dans une autre expression. Troisième proposition, celles destinées aux découvertes d’auteurs émergents ou à de nouveaux courants. Enfin, dernier projet, nous souhaitons un type d’expositions participatives, dont le commissaire serait issu de la population locale, et non un professionnel venu d’institutions culturelles. Nous lui proposerons de choisir dans nos réserves et de monter l’exposition de ses rêves, avec le soutien des professionnels du musée.
La New Factory, dédié aux auteurs, doit-elle être vue comme une usine à création ou un espace de rencontre avec les visiteurs ?
C’est avant tout un lieu permanent ouvert à des auteurs d’Angoulême, permettant d’inventer de nouvelles formes de manifestations, dans la perspective de rencontres avec le public, le tout dans un esprit de convivialité et de partenariat. Ce que nous pensons faire bientôt avec l’École européenne supérieure de l’image (EESI).
Avez-vous envisagé d’autres partenariats avec des institutions culturelles ?
Cela se concrétise sur certains projets d’expositions ou de résidences d’auteurs. Nous avons déjà des coopérations documentaires avec des institutions étrangères telles que le Komacon, en Corée du Sud, ou la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne.

La bande dessinée possède une façon très personnelle d’exprimer le monde contemporain, que l’on ne retrouve pas dans d’autres types d’expression.

En quoi consiste cette priorité à l’éducation artistique et culturelle, que vous souhaitez renforcer au sein de la Cité ?
On s’appuie déjà sur l’existence d’une classe «bande dessinée» au collège René-Cassin, situé dans la banlieue d’Angoulême. Cela concerne les classes de sixième et cinquième de cet établissement. Pour commencer, nous voudrions démultiplier ce genre de modèle au sein de l’académie de Poitiers, dont nous avons reçu un écho très positif, puis dans la région Aquitaine-Limousin-Poitou-Charentes.

Avez-vous adopté un plan pour les couches sociales les plus défavorisées ?
Je vous citais l’exemple des expositions participatives avec les habitants, qui s’intègrent aux quartiers en difficulté et aux couches sociales les plus modestes. Nous travaillons de plus en plus avec des associations, des animateurs du champ socioculturel et des services d’insertion liés aux demandeurs d’emplois, avec lesquels nous aimerions développer des ateliers de création et de pratique du dessin. Nous avons aussi des projets de résidences d’auteurs dans les territoires ruraux, que nous sommes en train d’intégrer dans notre champ de réflexion, dans le cadre de notre politique d’attirer de nouveaux publics. En revanche, nous n’avons pas la même approche avec le monde de l’entreprise. Nous avons affaire à des cadres et des employés intégrés, mais qui ne connaissent pas tous la bande dessinée. Nous pouvons leur proposer des visites commentées ou des rencontres avec les auteurs.

Voyez-vous aujourd’hui la Cité comme un pôle incontournable du 9e art, ou a-t-elle encore du chemin à faire ?
Mon objectif est bien sûr d’en faire un lieu de référence sur le plan national, et de monter un réseau international. C’est un établissement unique en Europe.

 

«L’art de Morris», Cité internationnale de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême.
«L’art de Morris», Cité internationnale de la bande dessinée et de l’image d’Angoulême.© Philippe Métifet

Les Rencontres nationales de la bande dessinée, que vous allez lancer fin septembre, ne vont-elles pas concurrencer le fameux Festival international de la BD, qui a lieu tous les ans ?
Au contraire… Ces deux manifestations sont complémentaires. Les Rencontres nationales de la bande dessinée visent à créer un espace de réflexion et de débats avec les auteurs et le public. Le Festival international fait un focus de quatre jours avec toute la planète BD, le marché et l’effervescence qui en résulte. Les Rencontres nous permettent de prendre du recul avec des spécialistes ou des experts pas forcément liés à la bande dessinée, mais proches de cet univers. Nous sommes davantage dans la transmission du patrimoine, l’accompagnement de la création ou le développement des publics.
Vous parlez d’un plan d’économie sur trois ans pour accéder à des marges de manœuvre. Est-ce suffisant, et en quoi consistent ces économies ?
Ce n’est jamais suffisant. Avant de penser économies, le plus important est la question des idées. C’est après, dans le rôle qui m’est donné, que j’essaie de trouver le moyen pour les concrétiser : soit en relançant les collectivités territoriales, soit en développant une politique de mécénat.
Vous êtes donc plutôt optimiste concernant le futur de la Cité.
Oui, et j’aurais tort de m’en priver. De plus, je suis entouré d’une vraie dynamique grâce à une équipe de très grand talent. Si nous poursuivons nos objectifs avec le même enthousiasme, nous espérons atteindre les 200 000 visiteurs annuels d’ici à trois ans. La bande dessinée française s’exporte sans problème de nos jours, et je crois franchement que nous devenons un pays de référence en la matière.

Pierre Lungheretti
en cinq dates
2007-2009
Directeur des affaires culturelles de la communauté d’agglomération de Rennes Métropole
2009-2012
Conseiller chargé du livre et de la lecture au cabinet de Frédéric Mitterrand
2013-2015
Mission d’expertise et de conseil auprès du ministre de la Culture d’Albanie
2015
Directeur régional des affaires culturelles de Poitou-Charentes
Janvier 2016
Directeur général de la Cité internationale de la bande dessinée et de l’image
À SAVOIR
Fréquentation de la Cité (nombre de visiteurs annuels) Musée :
60 000
Complexe cinéma, bibliothèque, librairie… : 120 000
À VOIR
Rencontres nationales de la bande dessinée, la Cité et l’Alpha (médiathèque du Grand Angoulême),
121, rue de Bordeaux, 16000 Angoulême, tél. : 05 45 38 65 65.

Du 28 au 30 septembre 2016.
www.citebd.org

«L’art de Morris - L’homme qui inventa Lucky Luke»,
Cité internationale de la bande dessinée et de l’image, Angoulême.

Jusqu’au 18 septembre 2016.
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