Le jardin extraordinaire de Jacques Gruber

Le 03 novembre 2020, par Philippe Dufour

Commandé à Jacques Gruber par un amateur d’art nancéen, ce vitrail virtuose, et rare, du grand maître verrier témoigne de son passage en douceur des courbes sinueuses de l’Art nouveau, aux lignes plus angulaires de l’Art déco. 

Jacques Grüber (1870-1936), vitrail, vers 1920-1925, non signé, à huit éléments montés dans des châssis en bois, en verre américain chenillé, opalescent, iridescent, cabochons facettés, verre peint, verre polychrome multicouche et résille de plomb, 243 193,5 cm.
Estimation : 30 000/40 000 

En quête de rêve et d’évasion, les années 1920 ont aimé ces paysages imaginaires de parcs bruissant de jeux d’eau et peuplés de volatiles exotiques. Le thème du vitrail luxuriant de Jacques Grüber s’insère à merveille dans ce courant : sur fond de palmes et de cyprès, un paon convoite les baies d’un arbuste stylisé, où s’emmêlent les fleurs d’une glycine ; à l’arrière-plan se dessine la perspective d’un jardin à la française, ordonné autour d’un bassin. Autant de motifs qui autorisent le maître verrier à décliner toute la gamme des verres alors disponibles, qu’il s’agisse du fameux «américain» chenillé, opalescent ou iridescent, de celui peint et polychrome multicouche, sans oublier les cabochons facettés… Composé de huit éléments montés sur des châssis en bois, l’œuvre a longtemps illuminé la baie d’un immeuble situé au 6 de la place Carnot, à Nancy. Le commanditaire de cette grande verrière (243 193,5 cm) – et propriétaire de l’édifice depuis 1922 – n’est autre que Gustave Simon (1868-1926), maire de la ville de 1914 à 1919. En matière d’architecture et de décoration, l’édile s’avère être un spécialiste, puisqu’il est également entrepreneur de travaux publics et administrateur de la Société des verreries lorraines. Par ses activités professionnelles, ce Nancéien du tournant du XXe siècle a donc été très proche du courant art nouveau qui a transfiguré sa ville. Mais c’est avec l’avènement de l’art déco qu’il va tisser des liens plus serrés avec les artistes, et ce à travers plusieurs commandes personnelles.
Une œuvre charnière
Outre notre vitrail au paon, un projet ambitieux témoigne du goût de Gustave Simon pour la modernité : l’édification d’une chapelle funéraire familiale au cimetière de Préville, situé au nord-ouest de la ville. Terminé en 1927, cet impressionnant mausolée à toit plat et colonnes engagées s’orne d’une porte en fer forgé imaginée par un autre célèbre concitoyen, le ferronnier Jean Prouvé. Les vitraux, eux, ont été réalisés par Jacques Grüber sur le thème des colombes, symboles éternels de l’âme envolée. Avec ces compositions aux lignes épurées, le verrier – l’un des fondateurs de l’école de Nancy et le créateur de tant de verrières éblouissantes de l’époque 1900, pour les villas Majorelle et Bergeret par exemple – montre qu’il a définitivement adopté les formes synthétisées de l’art déco. Deux chefs-d’œuvre de sa dernière manière sont toujours visibles dans la cité lorraine : les verrières de la Caisse d’Épargne, installées en 1928, et celles du siège de la société Pont-à-Mousson, de la même année, véritables odes à la machine et à l’industrie. Quant à la composition de la place Carnot, elle se situe précisément dans une période charnière des productions de Grüber, entre inspirations art nouveau et art déco, soit les années 1920-1925. De ce style intermédiaire plus rare, nous ne connaissons aujourd’hui qu’un seul autre exemple, un vitrail conservé au musée des beaux-arts de Nancy… Voilà qui pourrait prochainement attiser bien des envies !

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