Le jade ou la beauté cachée de la matière

Le 21 octobre 2016, par La Gazette Drouot

Les empereurs en raffolaient, tout comme les esthètes et le marché aujourd’hui. L’exposition au musée Guimet fournit l’occasion de percer les secrets d’une pierre singulièrement méconnue. Décryptage.
Par Claire Déléry

Chine, dynastie Qing, règne de Qianlong (1736-1795). Écran de table «les sept sages de la forêt de bambous», gravé au verso d’un poème imperial, jade, 18,4 x 25,4 x 2,6 cm. MNAAG, Paris, ancien fonds, MG 2401
© RMN-Grand Palais (musée Guimet, Paris) / Thierry Ollivier

Si les jades faisaient l’admiration des empereurs de Chine, des sultans de Samarkand, des souverains moghols et des shahs safavides d’Iran, ils séduisirent aussi les cours d’Europe. Des jades orientaux devaient ainsi entrer dès le XVIIe siècle dans les collections royales françaises. Un engouement qui semble devoir perdurer, les amateurs et collectionneurs se montrant aujourd’hui encore très friands de ces précieux objets.
 

Chine, fin de la dynastie Ming-début de la dynastie Qing, XVIe-XVIIe siècle. Vase en forme de corne (rhyton) à décor archaïsant, jade, h. 18 cm. MNAAG
Chine, fin de la dynastie Ming-début de la dynastie Qing, XVIe-XVIIe siècle. Vase en forme de corne (rhyton) à décor archaïsant, jade, h. 18 cm. MNAAG, Paris, don Georges Gieseler, 1932, MG 18355. © RMN-Grand Palais (musée Guimet, Paris) / Thierry Ollivier

Un rapport tout particulier à la matière
Depuis huit mille ans, cette pierre que l’on caresse de la main, que l’on admire du regard, que l’on écoute d’une oreille attentive accompagne l’histoire de la Chine. Yu («jade») est un sinogramme qui renvoie aux notions de «gemme, beau, trésor, précieux». Dans le monde chinois, étaient appelés «jades» de belles pierres caractérisées par leur dureté, leur douceur une fois polies, leur translucidité, leur couleur  souvent verte, mais pas toujours. C’est la minéralogie moderne, au XIXe siècle, qui introduisit des distinctions au sein de pierres dures, qui jusque-là étaient toutes considérées en Chine comme des «jades». Aussi bien les néphrites et les jadéites vertes que les turquoises bleues et les cornalines orangées («jades de feu»), ou le cristal de roche («jade d’eau»)… étaient des «jades» pour les Chinois. Ces belles pierres suscitaient en eux une admiration infinie. Accompagnant les peuples installés entre les fleuves Jaune et Bleu depuis le fond des âges, elles ont accumulé par stratification plusieurs valeurs, dont la densité émeut profondément le peuple chinois. S’ajoute à cela un rapport tout particulier à la matière et à ce qui la relie au reste de l’Univers. On ne peut comprendre l’importance du jade que si l’on prend en compte les multiples valeurs culturelles et cultuelles qui lui sont associées, auxquelles répondent les différentes nuances de son approche sensorielle. Pour présenter ces diverses valeurs, suivons la démarche historique adoptée par le musée Guimet, qui évoque notamment en préambule le travail de l’artisan pour mettre en œuvre cette pierre et révéler toutes ses qualités tactiles et visuelles.

 

Chine, dynastie Ming (1368-1644), première moitié du XVe siècle. Coupe dite «Mazarin», jade, h. 4,7, l. 12,9 cm. MNAAG, Paris, entrée dans les collect
Chine, dynastie Ming (1368-1644), première moitié du XVe siècle. Coupe dite «Mazarin», jade, h. 4,7, l. 12,9 cm. MNAAG, Paris, entrée dans les collections du cardinal de Mazarin entre 1653 et 1661 ; inv. après-décès de Mazarin, 1661, n° 454 ; collection de Louis XIV, n° 80 ; inventaire de 1791, n° 108, MR 204 © RMN-Grand Palais (musée Guimet, Paris) / Thierry Ollivier

Gras de mouton ou vert d’eau
Les multiples «belles pierres» ont été peu à peu différenciées grâce à l’étude passionnée des naturalistes et des minéralogistes européens. Pour distinguer les matériaux, les caractéristiques esthétiques furent remplacées au XIXe siècle par des descriptions chimiques et cristallographiques. Le «jade» est ainsi aujourd’hui pour nous une gemme, à laquelle correspondent deux roches : la trémolite et la jadéite, composées de divers minéraux et d’impuretés qui peuvent être à l’origine de la couleur. La gamme, très large, va du blanc crémeux, que les inventaires européens du XVIIe siècle nomment «gras de mouton», au vert, en passant par la couleur lavande, très recherchée. Le «vert d’eau» est cependant la couleur que l’on associe le plus souvent à l’idée de jade. Elle est parfois veinée de rouge orangé. Ces traces, dues à des impuretés et aux conditions d’enfouissement, sont habilement mises à profit par les artisans. Elles évoquent ici les couleurs de l’automne, là, la rousseur du pelage d’un petit animal : l’objet qui naît des mains de sculpteur est, pour les Chinois, plus qu’une œuvre d’art, il manifeste le jaillissement d’une forme latente, l’expression de la beauté cachée de la matière.

 

Chine, dynastie Han de l’ouest (206 av. -9 apr. J.-C.). Disque bi à décor de natte, jade, diam. 14,95 cm. Musée national du Palais, Taipei, Guyu 569
Chine, dynastie Han de l’ouest (206 av. -9 apr. J.-C.). Disque bi à décor de natte, jade, diam. 14,95 cm. Musée national du Palais, Taipei, Guyu 569© Musée national du Palais, Taipei

Une grande sensualité
En raison de sa structure minéralogique et cristallographique particulière, le jade requiert une mise en œuvre spécifique. On ne peut, tel un diamant, le débiter par facettage : seuls l’abrasion et le polissage permettent de le mettre en forme. Et l’outillage utilisé de nos jours puise ses racines dans l’histoire la plus ancienne de la Chine. Si les blocs furent d’abord dégrossis par percussion (choc mécanique), on a plus tard mis au point une technique de découpe grâce à une corde  plus tard une scie métallique  enduite de boue et de sable pour abraser en douceur la roche. Le jade peut être ensuite percé à l’aide d’un foret pour créer des disques, des perles, des anneaux. Une fois mis en forme, il est poli. Un décor, gravé ou ajouré, est parfois rajouté : une infinie patience est alors requise ! À l’issue de plusieurs centaines d’heures de travail, des formes géométriques, fortes ou souples, jaillissent. Enfin, le polissage confère aussi au jade une grande douceur. Pour mieux comprendre les sensations tactiles faisant partie intégrante du charme de cette «belle pierre», n’hésitez pas à explorer de la main les deux blocs de jades, l’un brut, l’autre poli, présentés dans l’exposition de Guimet. On le constate alors, le jade n’est pas froid, son contact est d’une grande sensualité. Puis l’œil exercé admirera aussi sa douce opalescence et son interaction avec la lumière : brillance de la surface polie, transparence légère de la pierre amincie dont on perçoit les veines… Des qualités impériales pour un trésor de plus en plus universel.


À saVOIR
«Jade, des empereurs à l’art déco», Musée national des arts asiatiques Guimet,
6, place d’Iéna 75116 Paris.

Du 19 octobre 2016 au 16 janvier 2017.
www.guimet.fr.

Catalogue de l’exposition coédité par MNAGG/Somogy Edition d’art,
versions française et anglaise, 288 pages, 277 illustrations.
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