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Le galeriste Thaddaeus Ropac place l’art au centre de la société

Publié le , par Yorgos Archimandritis

Le galeriste autrichien Thaddaeus Ropac est l‘une des personnalités les plus en vue de la scène contemporaine internationale. Alors qu’il s’apprête à exposer Miquel Barcelo et Richard Longo à Paris +,il nous parle de l’art d’aujourd’hui, de son rôle et de ses aspirations.

Marco Riebler, Courtesy Thaddaeus Ropac gallery, London • Paris • Salzburg • Seo... Le galeriste Thaddaeus Ropac place l’art au centre de la société
Marco Riebler, Courtesy Thaddaeus Ropac gallery, London • Paris • Salzburg • Seoul

Si l’on considère l’évolution de l’art, à quel stade diriez-vous qu’il se situe aujourd’hui ?
Autrefois, l’art était dans une tour d’ivoire, où de petits groupes de gens, une certaine élite intellectuelle qui y avait accès, se rencontraient, en profitaient et discutaient entre eux. C’est cette élite même qui le définissait. Mais, ces dernières décennies, l’art est désormais au centre de la vie tout en devenant plus accessible. Moi j’ai eu la chance de travailler très tôt – c’était en 1982 – comme stagiaire avec l’artiste allemand Joseph Beuys, qui pensait que tout le monde est artiste. Il a essayé de briser le caractère exclusif de la création artistique, de la rendre plus inclusive. Mais il a fallu encore une trentaine d’années pour que les femmes y soient très présentes. Aujourd’hui, toute personne qui veut y participer a la possibilité de le faire. L’art s’est éloigné de son élitisme et embrasse l’ensemble de la société. Les artistes contemporains interrogent notre époque, nos émotions, la condition humaine. Les galeries essayent aussi d’abolir certaines frontières, de sortir des espaces clos, de venir plus près de la société. C’est d’ailleurs quelque chose que désirent aussi les artistes qui veulent avoir un contact direct avec le public et non seulement avec les collectionneurs, les critiques et les experts qui font partie du premier cercle. C’est pourquoi je pense que la période que traverse l’art aujourd’hui est particulièrement importante.

 

Georg Baselitz, Volk Ding Zero, 2010. PHOTO CHARLES DUPRAT
Georg Baselitz, Volk Ding Zero, 2010.
PHOTO CHARLES DUPRAT

L’art a-t-il le pouvoir de nous changer ?
Cela est possible pour les personnes qui sont déjà réceptives au changement. L’art aujourd’hui a une voix plus importante que jamais, mais il continue à s’adresser à un public sophistiqué qui a le désir d’aller voir une exposition, de lire un livre ou d’écouter de la musique, et qui le fait pour des raisons autres que par pur divertissement. C’est un public qui considère l’art comme une source de réflexion qui peut influer nos vies et nos sociétés. Certes, ce public est de plus en plus nombreux, mais je pense qu’il s’agit d’un public qui est converti d’avance. Nous tous qui aimons l’art, nous ne pourrions pas vivre sans lui. L’art nous touche profondément, il a changé notre vie. Car l’art donne non seulement des réponses, mais pose aussi les bonnes questions. Même si on peut souhaiter que son impact soit plus important, ces quarante dernières années, j’ai vu les choses évoluer. Quand je parle à des jeunes gens aujourd’hui, j’ai le sentiment qu’ils désirent vivre avec l’art et plus particulièrement avec l’art de notre époque. Quand j’étais enfant en Autriche, on avait l’impression que l’art s’était arrêté à Klimt, à Kokoschka et à Schiele. Mais il est heureux de constater que les jeunes générations connaissent les artistes contemporains, ils connaissent leur travail et demandent d’en savoir plus. Les choses ont donc énormément changé mais l’impact de l’art et son influence sur la société restent limités.
Il a été pourtant souvent utilisé par les États comme une sorte de soft power…
Absolument, et depuis des siècles. Quand le roi d’Angleterre Charles Ier a visité la cour des Habsbourg à Vienne, il s’est rendu compte qu’il y avait des artistes incroyables, ce qui n’était pas le cas en Angleterre. Il a ainsi invité Van Dyck et d’autres artistes à venir à Londres pour l’aider, entre autres, à créer une collection. Il a appris à s’intéresser vraiment à l’art de son époque. Et quand, à un certain moment, il y a eu un conflit entre son pays et l’Espagne, et que cette dernière a essayé d’entamer des discussions avec les Anglais, savez-vous à qui les Espagnols ont demandé de négocier ? À Rubens ! Comme ils connaissaient l’intérêt que Charles portait à l’art, quand ils ont dû choisir un négociateur pour la paix, ils n’ont pas envoyé un ambassadeur ou l’équivalent d’un ministre des Affaires étrangères. Ils se sont adressés à l’artiste. Et il l’a fait ! 

 
Il y a des exemples plus récents encore…
En effet : dans les années 1950, les Américains, qui avaient compris le pouvoir politique de l’art, ont voulu faire connaître leurs meilleurs artistes en Allemagne de l’Est et en Allemagne de l’Ouest, ils ont commencé à sponsoriser des expositions avec des œuvres de Mark Rothko, de Barnett Newman, des grands maîtres d’outre-Atlantique de l’époque. Ils ne regardaient pas en arrière, vers le XIXe siècle. Ils ont opté pour le grand art américain du XXe siècle. Lors d’une de nos discussions, Georg Baselitz, m’a confié que c’est justement cela qui a changé sa vie d’artiste, car, quand il était jeune étudiant, il allait aux musées berlinois pour voir l’art américain. Personne ne savait à l’époque que ces expositions étaient sponsorisées par le gouvernement des États-Unis, plus spécifiquement la CIA ! Même pas les responsables allemands de la culture, qui n’avaient pas compris que les Américains utilisaient l’art comme soft power. Ils se sont juste dit : l’Amérique est un pays libre, l’art est libre, tout le monde peut faire ce qu’il veut, en voilà la preuve. Cela a beaucoup inspiré la nouvelle génération d’artistes allemands qui sortaient de la Seconde Guerre mondiale et de l’Holocauste. Les Américains savaient très bien ce qu’ils faisaient : ils utilisaient leurs artistes pour montrer au monde que les États-Unis étaient le pays de la liberté.
 

Exposition James Rosenquist à la galerie de Pantin. PHOTO CHARLES DUPRAT
Exposition James Rosenquist à la galerie de Pantin.
PHOTO CHARLES DUPRAT

L’actualité inspire-t-elle les artistes contemporains ?
Il est certain que cela ne fonctionne pas à l’instant. Les artistes ne commentent pas ce qui se passe à un moment ou à un endroit précis. Ils sont plus utopistes, ils cherchent à créer un monde différent, à nous donner des idées qui stimulent la pensée et non pas quelque chose qui participe de la vie de tous les jours. Les artistes peuvent voir les choses sous un autre angle que nous. Ce qu’ils proposent avec leurs œuvres dépasse l’actualité, et tend à dire d’où l’on vient, où l’on voudrait éventuellement aller, et où l’on va. Il ne s’agit pas de nécessairement créer un monde idéal, mais plutôt un monde différent. Les artistes ont toujours souhaité avoir plus d’influence. Mais, en regardant l’histoire de l’art, on constate que même s’il y a eu, par exemple, des opéras qui ont été composés contre la guerre, cela n’a pas empêché les conflits armés. Ils l’ont juste commentée à un niveau très sophistiqué, qui était là encore destiné à une élite. Maintenant que les artistes sont descendus de leur Olympe, on pourrait s’attendre peut-être à un impact plus grand, mais on ne l’a pas encore vu. Cela dit, l’art est toujours politique. Car la condition humaine, qu’il interroge, est un sujet politique, comme le racisme, le féminisme ou la question du genre. L’art a peut-être moins d’impact politiquement parlant que ce que nous aurions souhaité, mais je pense que cela est en train de changer. Et je pense que nous vivons la période la plus excitante de l’art, car il fait vraiment partie de la vie, il aspire à changer la société, à discuter de la démocratie et des droits de l’homme. Il y a encore du chemin à faire, mais je pense que nous allons dans la bonne direction.

Thaddaeus Ropac
en 5 dates
1983
Ouverture de sa galerie
à Salzbourg (Autriche)
1990
Première galerie en France,
dans le Marais, à Paris
2012
Inauguration du vaste espace
de Pantin (4 700 m2)
2017
Installation à Londres, dans Ely House,
à Mayfair
2021
Inauguration d’une galerie à Séoul,
dans le quartier d’Hannam-Dong

à voir
«Miquel Barceló, Grisailles»,
du 8 octobre 2022 au 7 janvier 2023,
Thaddaeus Ropac Pantin,
69, avenue du Général-Leclerc, Pantin.

«Robert Longo, The New Beyond»,
du 17 octobre au 23 décembre 2022,
Thaddaeus Ropac Marais,
 rue de Belleyme, Paris IIIe.


 

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