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Le Gabon selon la collection Jean-Claude Andrault…

Publié le , par Claire Papon
Vente le 28 septembre 2022 - 15:00 (CEST) - 22, RUE DROUOT - 75009 Paris

Installé au Gabon pendant de nombreuses années, ce médecin se passionne pour les arts de ce pays d’Afrique centrale et réunit, selon ses coups de cœur, un ensemble dont se sépare sa famille aujourd’hui.

Obamba-Mindoumou (Gabon), reliquaire en bois, cuivre et laiton à décor de marque... Le Gabon selon la collection Jean-Claude Andrault…
Obamba-Mindoumou (Gabon), reliquaire en bois, cuivre et laiton à décor de marque en forme de losange sur le cimier, 55 27 cm. Estimation : 15 000/25 000 

Bernard Dulon, l’expert de la vente, en résume bien l’esprit dans la préface du catalogue : «Avec cette dispersion, Jean-Claude Andrault [décédé le 2 juin 2014 à l’âge de 89 ans] nous livre en partage son amour pour l’Afrique et ses artistes, et finalement son amour pour l’être humain.» Ainsi, la plupart des œuvres proposées, un peu plus de soixante-dix, sont accompagnées de notes fournissant dates, lieux et circonstances d’acquisition, parfois même leurs fonctions rituelles, ou le sculpteur qui l’a fabriquée, et de photos in situ. D’un reliquaire obamba-mindoumou (voir photo page de droite), on sait qu’il a été acheté en 1958, amené de Franceville à Moanda (dans l’est du Gabon), et qu’il a été reconnu par deux anciens comme exécuté par le sculpteur Koba. Comme les deux autres qui l’accompagnent –l’un très fragmentaire (8 000/10 000 €), l’autre plus rare de l’ethnie shamaye (20 000/ 30 000 €) –, cet objet lié au culte des ancêtres au Gabon a été publié par la Fondation Dapper dans le catalogue de son exposition «La Voie des ancêtres» (du 6 novembre 1986 au 7 février 1987). Estimé 8 000/12 000 €, un masque punu-balumbou blanc et ocre, à la coiffe en coques, les joues scarifiées, a été acquis en 1958 chez un Gabonais nzebi qui l’avait trouvé pendant son travail sur un chantier forestier, sur la côte, une cinquantaine d’années plus tôt. Une figure humaine tsogho, assise, parée de colliers et de boucles d’oreilles de perles rouges et bleues, est localisée à Evouta et a été réalisée vers 1960 par le sculpteur Jean-Marie Moumangui (1 500/2 000 €), quand un petit masque puvi blanc et noir, très poétique avec son visage en forme de cœur surmonté de plumes rappelant l’art esquimau, a été trouvé en 1962 dans un ebandja (temple) du culte bouiti (1 500/2 500 €).

Esthétique et ethnographique
Cette collection joue la carte de la transparence. Les objets sont vendus en l’état, dans leur jus mais plutôt bien conservés, assortis d’estimations modestes, à la discrétion du marché, seul juge en la matière. «C’est la meilleure chose à faire avec cet ensemble aux allures muséales mêlant des objets extrêmement esthétiques intéressant des amateurs et d’autres qui ont un intérêt ethnographique, destinés à des institutions ou à des marchands», explique Bernard Dulon. Autre atout de cette collection : son unité géographique – le Gabon et les ethnies bembé et téké du Congo limitrophe. Un peu plus loin, des poteaux d’ebandja sculptés – et parfois peints – de figures humaines (estimations de 2 000 à 4 000 €) croisent des hauts de canne (100/300 €), un chasse-mouche en bois et poils de queue de buffle trouvé sur la route de Lastourville (800/1 200 €), des trompes, des cuillers au manche ajouré (de 200 à 2 000 €), un mortier à bananes, des soufflets de forge ornés de visages dont il ne manque plus que les sacs de peau et les bâtons de bois actionnés en alternance assurant un souffle continu pour marteler les métaux (de 1 500 à 3 000 €). Étonnants objets, par ailleurs, que ces boules réalisées à partir de crânes de singe entourés de vannerie et remplis de perles, de coquillages et autres substances magiques (voir photo page 25). Si selon certains auteurs, elles accompagnaient des cérémonies de justice, pour d’autres, plus nombreux semble-t-il, elles servaient de fétiches, les plus anciens d’entre eux étant façonnés à partir de crânes humains. Trois spécimens, des années 1920-1930, comme en témoigne leur patine, et ayant conservé leur matériel fétiche, nécessiteront (chacun) 200/300 €.
 

Obamba (Gabon), masque polychrome en bois, raphia, plumes de touraco, plaques de verre, h. 70 cm. Estimation : 2 500/3 500 €
Obamba (Gabon), masque polychrome en bois, raphia, plumes de touraco, plaques de verre, h. 70 cm.
Estimation : 2 500/3 500 €


Bleu Guimet
Difficile encore de ne pas être sous le charme d’un masque obamba qui, s’il ne date pas du XIX
e siècle, n’en est pas moins authentique et complet, de ses miroirs mais aussi de son raphia, ses plumes de touraco – oiseau bleu à grand bec jaune dit «paon du Congo» – et de ses couleurs d’origine : blanc du kaolin et noir de fumée, brun-rosé issu de la poudre de l’écorce du padouk, et bleu… de lessive. À une époque où cette dernière se fait à la main, des cubes de bleu ajoutés à l’eau de rinçage permettent au coton une meilleure réflexion de la lumière et de paraître plus blanc. C’est au chimiste lyonnais Jean-Baptiste Guimet – père du célèbre collectionneur d’art asiatique Émile Guimet – que l’on doit l’invention de ce bleu outremer artificiel qui séduit les ménagères mais aussi les artistes. Jean-Auguste Dominique Ingres sera le premier peintre à utiliser ce «bleu Guimet» dans L’Apothéose d’Homère, datée 1827 (musée du Louvre). À la fin du XIXe siècle, 150 commerciaux sillonnent la planète pour commercialiser ce bel indigo, notamment de la Tunisie au Nigeria, en passant par le Togo, le Gabon et la Côte d’Ivoire. Comptez 2 500/3 500 € pour décrocher ce masque acquis par Jean-Claude Andrault en 1960 (voir photo page de gauche). À cette date, cela une petite dizaine d’années que cet «homme extraordinaire» – selon l’ancien directeur du patrimoine et des collections du musée du quai Branly, Yves Le Fur, voisin de Jean-Claude Andrault au Gabon – s’est installé au Maroc, au Congo puis au Gabon. En parallèle de ses études de médecine et de chirurgie à Paris, de 1945 à 1950, il s’est formé en ethnologie au musée de l’Homme, a suivi des cours de préhistoire. Chercheur infatigable, esprit curieux de tout, d’une immense culture, il est une sorte d’«honnête homme du XXe siècle» pour Bernard Dulon, qui l’a bien connu. Surnommé le «médecin nganga» (médecin sorcier), il exerce dans des conditions précaires, fonde un hôpital à Mounana au Gabon – où il devient le médecin de la Comuf, la compagnie minière d’uranium de Franceville –, entretient des relations avec les populations locales et les thérapeutes traditionnels. Pendant les vacances, avec son épouse Lucienne, il parcourt le monde, des temples mayas à ceux d’Égypte, du Népal à la Sardaigne, et part à la rencontre des spécialistes sur les sujets qui le passionnent.
 

Vili (Congo), boule de justice en crâne de singe, vannerie, matériel fétiche, diam. 29 cm. Estimation : 200/300 €
Vili (Congo), boule de justice en crâne de singe, vannerie, matériel fétiche, diam. 29 cm. 
Estimation : 200/300 


Voyage parmi les objets
Chez lui, dans le Haut-Ogooué (dans l’est du Gabon), Jean-Claude Andrault «sensibilise ses amis aux cultures africaines, les encourageant à participer à des événements de villages, sorties de masques ou palabres en pays nzebi ou obamba, passant les nuits dans les cases des plateaux batéké», se souvient Yves Le Fur. C’est lui qui initie aux arts africains Philippe Guimiot – alors administrateur des mines d’uranium du Gabon, avec qui il parcourt des centaines de kilomètres –, lui qui apprend à Yves Le Fur à sculpter et faire des moulages, et qui reçoit ethnologues et marchands, parmi lesquels Louis Perrois et Jacques Kerchache. Ou encore Michel Leveau, directeur d’une mine de manganèse dans les environs et fondateur du musée Dapper à Paris. À son frère, l’architecte Michel Andrault (1926-2020), co-auteur à Paris de la tour Totem et du palais Omnisports de Bercy, il offre son premier objet africain, un masque punu. Les deux hommes aiment à se servir de leurs mains : le cadet sculpte sur bois, l’aîné coupe des pierres et les transforme en chimères. Autant d’objets qui lui rappellent les racines, les bois flottés et les stalactites de manganèse, qu’il collecte au Gabon, pour lui ou pour offrir à ses visiteurs. De retour en France en 1983, Jean-Claude s’installe à Seillans, en Provence. Dans sa bastide, voisine de celle de Max Ernst, il vit entouré de ses créations et de ses objets africains. Ceux-là même qui devraient susciter l'intérêt aujourd’hui, chez les marchands, musées et collectionneurs américains, chinois, et européens bien sûr…

Arts premiers
mercredi 28 septembre 2022 - 15:00 (CEST)
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