Le fabuleux destin de l’agence Roger-Viollet

Le 18 mars 2021, par Sophie Bernard

Riche de six millions d’images provenant de différents fonds, studios et agences, d’auteurs anonymes ou célèbres, l’agence Roger-Viollet renaît avec un espace d’exposition. Quatre-vingt-trois ans après sa création, elle démarre une nouvelle vie.

Autoportrait d’Hélène Roger-Viollet, au sommet du temple de Baal (ou Bel) photographiée par son guide, Palmyre (Syrie), novembre 1953.
© Hélène Roger-Viollet/Roger-Viollet

Son adresse est toujours la même depuis 1938, année de sa création par Hélène Roger-Viollet. Cette agence de photographie historique – par son ancienneté et ses fonds s’étalant des années 1850 à 2000 – continue d’arborer fièrement sa devanture au 6, rue de Seine, en plein cœur de Paris. Ce qui a changé, c’est la présence d’une galerie d’exposition. Une nouveauté depuis décembre, après trois mois de travaux : jusqu’à présent, Roger-Viollet était avant tout une agence destinée aux professionnels. À l’intérieur, des rayonnages tapissés de boîtes d’archives vertes, vestiges d’un autre temps. « Il était indispensable de les garder afin de maintenir l’esprit des lieux. On trouve principalement des tirages de presse, un témoignage d’avant l’ère numérique, etc. », commente Gilles Taquet, cofondateur et codirigeant de Photononstop. Groupe indépendant détenant d’autres agences, notamment Biosphoto, spécialisée dans les animaux et l’environnement. Photononstop a en effet remporté fin 2019 l’appel d’offre de la Ville de Paris, propriétaire de l’agence depuis 1985, portant sur la gestion culturelle et commerciale du fonds Roger-Viollet et de celui du quotidien France Soir – dont Roger-Viollet assure la diffusion en exclusivité, pour une durée de cinq ans. Ce renouveau ne trahit en rien l’ADN de Roger-Viollet, qui demeure une agence de presse. Preuve en est du lancement d’un nouveau site Internet : « C’est indispensable pour développer l’activité commerciale de l’agence et répondre aux besoins de nos clients, la presse, l’édition, le corporate et les documentalistes », explique Gilles Taquet, soulignant que la qualité des fonds, tant patrimoniale qu’esthétique, attire également chercheurs et étudiants. Plus de quatre-vingts ans après sa création, les ingrédients sont donc réunis pour impulser un nouveau départ à cette agence atypique au destin singulier.
 

Anonyme, Bal du 14 juillet devant le Panthéon, rue Soufflot, Paris Ve, 1912. © Maurice-Louis Branger/Roger-Viollet
Anonyme, Bal du 14 juillet devant le Panthéon, rue Soufflot, Paris Ve, 1912.
© Maurice-Louis Branger/Roger-Viollet

La photo de père en fille
Roger-Viollet, c’est d’abord l’histoire d’une famille passionnée d’images, à une époque où la photographie est rare. Née en 1901, Hélène a une pratique assidue de la prise de vue comme du laboratoire dès son plus jeune âge, initiée par son père Henri (1869-1946), ingénieur-chimiste et photographe lui-même depuis ses 11 ans. Et quel photographe : auteur de plus de dix mille clichés réalisés à partir de 1880, il est passé des plaques de verre au papier. Dès l’enfance, il répertorie et numérote ses clichés, précisant date, lieu, sujet et caractéristiques techniques : le principe même d’une agence photo. Henri est aussi très créatif et attentif à l’esthétique, même pour ses photos de famille. Il joue avec la lumière ou élabore des mises en scène parfois pleines d’humour, dans des lieux insolites. Inventif, il pratique l’autoportrait, expérimentant avant l’heure le photomontage, qu’il nomme « bilocation » et « trilocation », selon qu’il décline le portrait deux, voire trois fois sur un même cliché. Sa fille Hélène poursuit des études de journalisme au cours desquelles elle rencontre son futur mari Jean Fischer. En vacances dans la principauté d’Andorre au moment où éclate la guerre d’Espagne, ils passent la frontière : leurs images seront parmi les premières à être publiées dans le monde. Ce hasard du destin les pousse à renoncer au journalisme pour se consacrer à la photographie. « Nous étions arrivés à ce moment de mutation où l’image prenait une grande importance dans le monde », rappelait Hélène Roger-Viollet, dans les années 1980. En avance sur son temps, cette femme énergique se montre combative aussi pour défendre ses idées, et milite avec Louise Weiss pour le droit de vote des femmes.

 

Anonyme, Locomotive à vapeur américaine.
Anonyme, Locomotive à vapeur américaine.

Répertorier le monde en images
Un autre concours de circonstances va la conduire à créer l’agence, d’abord explicitement nommée « Documentation Photographique Générale ». En 1937, la préparation d’une exposition l’amène à rencontrer un ancien bouquiniste, qui cherche alors un repreneur pour sa boutique où s’entassent depuis plus de cinquante ans des tirages et des négatifs. L’affaire est vite conclue. Véritable caverne d’Ali Baba, le 6, rue de Seine rassemble des images documentaires : portraits de personnalités, vues du vieux Paris, villes françaises et capitales mondiales, reproductions d’œuvres d’art, etc. Avec son mari, Hélène s’attelle au classement, numérotage et légendage. Ils décident d’axer leur affaire sur la commercialisation des droits de reproduction à la presse et à l’édition, domaines où la photographie prend son essor. L’agence rachète alors de nombreux ensembles d’images qui n’intéressent personne : des cartes postales « au prix du papier », des archives d’agences de presse, sauvant même de la destruction « deux pleines charrettes à bras de clichés des frères Lumière ». Après la guerre, le projet prend une tournure démesurée : l’agence ambitionne en effet de répertorier le monde en images ! Un peu comme Albert Kahn au tournant du XXe siècle, avec les Archives de la Planète. « À la différence qu’elle s’adresse aux professionnels, avec l’idée de diffusion », fait observer Gilles Taquet. L’obsession du couple : combler les vides tant en termes de sujet que de période. Ainsi, bien souvent les acquisitions ne se comptent-elles pas en nombre d’images mais en poids : 7 tonnes de pellicules couvrant la Seconde Guerre mondiale dénichées en Auvergne, 110 tonnes de négatifs – dont les plus anciens datent de 1858 – croulant sous la poussière, entreposés dans un immeuble voué à la démolition… Leur insatiable appétit les conduit à racheter également la production de photographes ayant pignon sur rue comme Jacques Boyer, Albert Harlingue et Laure Albin Guillot, ou encore le fonds des frères Lipnitzki couvrant le monde du spectacle parisien depuis 1924, ou celui du studio Léon et Lévy. Ce qu’ils ne trouvent pas, ils le photographient eux-mêmes au cours de longs voyages partout dans le monde.
Exposer le fonds patrimonial
Consciente que leur fonds appartient « au patrimoine national », Hélène a préparé sa succession en léguant l’agence à la Ville de Paris. Bien lui en a pris : elle disparaît aussi brutalement que tragiquement. En janvier 1985, elle est égorgée par son mari qui se suicide ensuite en prison. La Ville de Paris – qui mettra dix ans à récupérer l’agence – en confie la direction à l’ancien photoreporter Henri Bureau (1940-2014), de 1994 à 2004. Il amorce la numérisation et fait quelques enrichissements remarquables, comme le fonds Françoise Demulder (1947-2008), rare femme à avoir couvert la guerre du Vietnam. Mais les temps ont changé. Les agences photo déclinent et nombre d’entre elles mettent la clé sous la porte, victimes des difficultés rencontrées par la presse et l’édition et de l’apparition des banques d’images. Après avoir créé La Parisienne de Photographie pour la gestion de la numérisation, la diffusion et la mise en valeur des fonds photographiques et iconographiques de Paris, la Ville envisage un temps de fermer l’agence devant les difficultés financières chroniques. Elle lui donne finalement une autre chance. Avec l’arrivée de Gilles Taquet, qui entend réveiller « cette belle endormie », Roger-Viollet connaît depuis un an un nouvel élan, avec notamment l’ouverture de la galerie où se succèderont cinq à six expositions par an. La cible ? « Un autre public que les professionnels, le plus large possible. Nous ne ciblons pas les collectionneurs recherchant des vintages. Nous vendons des tirages modernes non numérotés mais estampillés d’un timbre à sec avec un certificat d’authenticité. » Cette nouvelle activité répondant à l’ambition de faire découvrir ce fonds patrimonial au plus grand nombre passe aussi par des expositions hors les murs, comme celle consacrée à Alain Adler au festival sétois, ImageSingulières 2020. Et dès que la situation sanitaire le permettra, des visites pour les scolaires et des ateliers seront programmés dans la galerie. En attendant l’ouverture de l’exposition rendant hommage à Hélène Roger-Viollet, la photographe.

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