Gazette Drouot logo print

Le duc et le taxi, un film de Roger Michell

Publié le , par Camille Larbey

Comédie sophistiquée emmenée par l’acteur Jim Broadbent au sommet, The Duke fait revivre un fait divers qui défraya la chronique en 1961 : le vol à la National Gallery du Duc de Wellington de Goya par un chauffeur de taxi sexagénaire.

Le duc et le taxi, un film de Roger Michell
Helen Mirren et Jim Broadbent devant le portrait de Wellington.
© PATHÉ

Tout cela à cause d’une bête redevance TV. Parce qu’il refusait de s’acquitter de la taxe de la BBC, au prétexte que la télévision devrait être gratuite pour les seniors et les vétérans, Kempton Bunton se lança dans une croisade contre le gouvernement britannique. Un combat qui le mena à deux reprises par la case prison, en raison de ses impayés. Mais le modeste chauffeur de taxi de Newcastle ne rendit pas les armes. Le 21 août 1961, il déroba le portrait du Duc de Wellington – « The Duke » –, peint par Goya et exposé à la National Gallery de Londres, promettant de le restituer contre une rançon qu’il distribuera aux bonnes œuvres. Le vol fit les gros titres. L’année suivante, le tout premier volet de la saga James Bond au cinéma évoqua même l’affaire d’un amusant clin d’œil : le tableau réapparaît dans l’antre du Dr. No au milieu de sa collection d’art. Puisque cette histoire rocambolesque a depuis été oubliée du grand public, laissons au film le soin d’en dévoiler la suite et son épilogue. Ajoutons simplement que ce premier (et unique à ce jour) vol à la National Gallery entraîna la création d’un poste de responsable de la sécurité pour l’ensemble des collections nationales et le vote, en 1968, d’une loi rendant illégale toute tentative d’« enlever sans autorisation tout objet exposé ou conservé pour être exposé au public d’un bâtiment auquel le public a accès ». Un texte encore en vigueur aujourd’hui.
 

The Duke (2020), de Roger Michell, avec Jim Broadbent, Helen Mirren et Fionn Whitehead. En salle le 11 mai 2022.
The Duke (2020), de Roger Michell, avec Jim Broadbent, Helen Mirren et Fionn Whitehead. En salle le 11 mai 2022.

Un joyau de la Couronne
The Duke n’est pas un film de casse, où le « comment » importe plus que le « pourquoi », mais une comédie pince-sans-rire « à l’anglaise », dans la veine de celles produites par les studios londoniens Ealings de 1947 à 1957. Kempton Bunton, col bleu et fin connaisseur du théâtre, affronte la morosité du quotidien avec un étonnant mélange d’ironie et d’optimisme. Ses rêves d’une société plus juste se heurtent à l’indifférence générale, à commencer par celle de sa femme. Scandalisé par la somme de 140 000 £ dépensée pour l’achat de ce portrait de Wellington peint par « un alcoolique espagnol », le social justice warrior de Newcastle décide de descendre à Londres pour chaparder le tableau et ainsi bousculer l’establishment. Son larcin tape où cela fait mal : Arthur Wellesley, premier duc de Wellington, est une figure idolâtrée de l’histoire militaire du royaume. De plus, le gouvernement s’était donné beaucoup de mal pour ne pas laisser échapper ce joyau de la Couronne. Quelques mois plus tôt, la toile avait été achetée aux enchères par un magnat du pétrole américain. Ce dernier consentit à la revendre contre son prix d’achat. La Fondation Wolfson, établie par un industriel écossais, vola au secours du gouvernement en offrant 100 000 £ sur les 140 000 demandés ; le ministère des Finances compléta le reste. Sitôt sa présentation au public le 2 août 1961, les visiteurs furent nombreux à venir admirer ce portrait de l’« Iron Duke » qui manqua de s’envoler vers les Amériques. Son vol est donc un camouflet pour les autorités. Le cinéma britannique brille par ses grandes dames : Maggie Smith, Judi Dench, Eileen Atkins ou Helen Mirren, qui joue ici avec gourmandise Madame Bunton, femme de ménage et épouse désespérée par les excentricités de son mari. Moins identifiable, Jim Broadbent demeure pourtant une valeur précieuse outre-Manche. Il trouve en Kempton Bunton l’un de ses meilleurs rôles, insufflant à cet échalas en verve une vibrante humanité. Roger Michell poursuit avec The Duke ses interrogations sur le vieillissement, entamées lors de ses précédents films : Un week-end à Paris (2013), aussi avec Jim Broadbent, mettait en scène un couple recollant les morceaux après trente ans de mariage et Blackbird (2019) abordait avec délicatesse le thème de l’euthanasie. Le réalisateur avait déjà posé sa caméra à la National Gallery dans Venus (2006) où le personnage de Peter O’Tool, vieil acteur à succès, faisait découvrir à sa jeune nièce La Vénus à son miroir de Vélasquez. Mais pour Kempton Bunton, seuls les mots ont un pouvoir réconfortant, puisque le tableau de Goya n’éveille en lui qu’indifférence. Célèbre pour la comédie romantique Coup de foudre à Notting Hill (1999), Roger Michell est décédé au mois de septembre 2021 à l’âge de 65 ans, quelques mois avant la sortie du film au Royaume-Uni. Tourné juste avant la pandémie, The Duke aura mis deux années avant d’arriver jusqu’à nos écrans. L’attente en valait la peine !

à voir
The Duke (2020), de Roger Michell,
avec Jim Broadbent, Helen Mirren et Fionn Whitehead.
En salle le 11 mai 2022.


 

Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne