Le domaine de Kerguéhennec a 30 ans !

Le 14 octobre 2016, par Stéphanie Pioda

Le centre d’art célèbre cet anniversaire avec une exposition en partenariat avec le FRAC Bretagne, sur le paysage contemporain. Un thème riche, reflétant toutes les facettes de notre société.

Jean-Pierre Raynaud (né en 1939), 1000 pots bétonnés peints pour une serre ancienne, 1986, pots et béton peints, achat par commande à l’artiste en 1986, collection FRAC Bretagne, en dépôt depuis 1986.
© Adagp, Paris 2016. Droits réservés

Il y a trente ans, le domaine de Kerguéhennec n’était pas du tout un centre d’art mais appartenait à la chambre d’agriculture du Morbihan, qui en cultivait les 175 hectares de terres. Ce «petit Versailles breton», comme on l’a longtemps appelé, a connu plusieurs propriétaires depuis sa construction au XVIIIe siècle par les riches banquiers suisses Daniel et Laurent Hogguer, jusqu’à ce qu’il soit cédé au département en 1972. Le changement de destination final intervient en 1986, alors que le FRAC Bretagne recherche depuis peu un lieu de taille pour développer un programme de commandes d’œuvres en extérieur. Un projet qui s’inscrit alors dans la tradition des parcs de sculptures, lancés dans les pays nordiques avec des institutions comme le Kröller-Müller Museum d’Otterlo (Pays-Bas) et le Louisiana Museum of Art d’Humlebæk (Danemark). Le domaine, à une vingtaine de kilomètres au nord de Vannes, était l’endroit idéal pour mettre en œuvre le projet, ce que le département du Morbihan a compris en soutenant la création du centre d’art, tout en maintenant la culture des terres alentour. Depuis, les artistes invités ont investi les espaces de leur choix  château, serres, arboretum, marécages, champs cultivés, parc, vergers, communs… , instaurant un véritable dialogue avec le site et invitant les visiteurs à une balade à la découverte des œuvres in situ. Trente-deux sont déjà intervenus : Richard Artschwager, Roland Cognet, Ian Hamilton Finlay, Nicolas Fedorenko, Richard Long, Julien Perrier, Markus Raetz, Élisabeth Ballet, Étienne Hajdu, François Morellet, Jean-Pierre Raynaud… Trente ans plus tard, Kerguéhennec est devenu un endroit unique en France, un observatoire de la commande publique et un terreau fertile de réflexion sur la création contemporaine, comme l’illustre particulièrement la trente-troisième sculpture du site, réalisée au printemps dernier par Simon Augade, Soulèvement. Le directeur du centre d’art, Olivier Delavallade, questionne ici directement l’enjeu et les limites de la commande publique. Comment faire cohabiter l’idée même de collection inaliénable, donc pérenne, et le cadre mouvant de la création contemporaine, qui peut être éphémère ? Peut-on financer avec de l’argent public une œuvre qui sera amenée à disparaître ? Il y a trente ans, on peut imaginer que la réponse eût été assurément négative. Mais aujourd’hui, les temps et les mentalités ont évolué, ce qui permet à Simon Augade de s’inscrire dans l’histoire du domaine avec une installation particulièrement percutante. Le premier choc vient du face-à-face avec cette sculpture monumentale qui semble un flot pixellisé surgi de terre, dans un mouvement explosif, mais figé l’instant d’après. Le deuxième choc se produit lorsque l’on s’introduit dans l’œuvre, expérimentant un autre espace, qui semble déconnecté de l’extérieur. On pénètre dans une cathédrale solide baignée de rayons de lumière, une sphère de réflexion, de méditation, de contemplation. Construite à l’aide de planches de meubles modestes récupérées, l’accumulation devient le soulèvement d’une culture populaire, en révolte contre le diktat d’une culture érudite arrogante, symbolisée par ce white cube aux fondements vacillants, poussé au sommet de la vague. Une pensée engagée, portée par un geste radical puisque l’œuvre est d’emblée conçue pour s’altérer  on peut imaginer la réaction des panneaux d’aggloméré après la pluie , pour évoluer en fonction des conditions climatiques et, à terme, être détruite. Il n’en restera que des traces… Et c’est là aussi qu’il faudra être prudent, pour ne pas créer un mausolée, ce qui irait à l’encontre du sens même de la démarche de l’artiste.
 

Simon Augade (né en 1987), Soulèvement, 2016, bribes de meubles, volets, portes et autres bois domestiqués, clous, collection FRAC Bretagne.
Simon Augade (né en 1987), Soulèvement, 2016, bribes de meubles, volets, portes et autres bois domestiqués, clous, collection FRAC Bretagne.© Domaine de Kerguéhennec/Photo Simon Augade et Julien Perrier
Julien Perrier (né en 1970), Ludwig, 2014, céramique émaillée, fonte d’aluminium dorée à la feuille, collection FRAC Bretagne, dépôt de l’artiste depu
Julien Perrier (né en 1970), Ludwig, 2014, céramique émaillée, fonte d’aluminium dorée à la feuille, collection FRAC Bretagne, dépôt de l’artiste depuis 2014.© Domaine de Kerguéhennec/Photo Simon Augade et Julien Perrier


















Le paysage, miroir de la société contemporaine
Pour célébrer cet anniversaire, le centre d’art organise, en partenariat avec le FRAC Bretagne, une exposition autour d’un des axes forts de sa programmation et des collections du fonds régional d’art contemporain, le paysage. Cette collaboration est également une façon de rappeler l’origine de la création de Kerguéhennec. Comment l’art actuel s’est-il emparé d’un sujet qui n’était que prétexte pour camper une scène religieuse ou mythologique à la Renaissance, et qui s’est retrouvé en avant-dernière place dans la hiérarchie des genres de l’Académie ? D’emblée et pour marquer une rupture, l’exposition propose d’«entrer dans le paysage», au premier étage du château, avec une œuvre de Rodney Graham, Stanley Park Cedar, Vancouver, n5 :  un portrait d’arbre à l’envers. L’idée est bien de déstabiliser tout en inscrivant le propos dans une tradition picturale, puisque le photographe canadien s’inspire du principe de la camera obscura des peintres de la Renaissance, tout en rappelant celui de l’image inversée, constitutive de la photographie et de la vision rétinienne. Le parcours développe de façon exhaustive les lectures des paysages d’aujourd’hui. L’artiste se fait botaniste et inventorie, adoptant par là en apparence une démarche scientifique (Paul-Armand Gette, herman de vries, Silvia Bächli), jusqu’à scruter cette nature avec une exactitude chirurgicale (Henri Cueco). Sociologue, il réunit un matériel à analyser, tels Bernd et Hilla Becher, qui ont mis au point un protocole de prise de vue pour archiver l’architecture industrielle. L’artiste est là bien évidemment pour détourner les codes, à l’image de Nina Childress, transposant une photographie floue sur une peinture à l’huile dans un format panoramique, ou de Jean-Pierre Raynaud, avec son Drapeau (hommage à Yves Klein)… Un monochrome vert qui n’est autre que le drapeau libyen tendu sur châssis, le seul étendard monochrome au monde, de 1975 à 2011. Car «le paysage est aussi politique», comme le rappelle Olivier Delavallade : il porte les stigmates de conflits (Sophie Ristelhueber), reflète les enjeux de pouvoir (Anne-Marie Filaire), renvoie à la question des territoires, des frontières, de la circulation, libre ou empêchée. Si le paysage était le miroir de l’âme chez les romantiques, il est le reflet de notre société pour de nombreux artistes. Ils prennent position à travers un point de vue, un cadrage, un propos, mais aussi par l’appropriation de l’espace. Pour Hamish Fulton, c’est très clair : «Sans marche, pas d’art», et l’œuvre réside dans l’action même. Le chapitre développé dans les écuries est plus conceptuel et attaché au volume, tandis que dans la bergerie (exposition permanente Pierre Tal-Coat), c’est la relation entre peinture et paysage qui est discutée. Un véritable voyage intérieur à travers les œuvres de Tal-Coat, Alfred Manessier, Marcelle Loubchansky (une oubliée de l’histoire de l’art) ou encore Jean Degottex. Une attention spéciale à la vidéo de Sarkis, D’après Caspar David Friedrich, dans laquelle le pinceau de l’artiste peint directement dans de l’eau, nous emmenant au plus près des sensations. Peindre un paysage, c’est saisir «la réalité mouvante des choses», analysait Tal-Coat. Toute référence au réel n’est plus nécessaire pour accéder directement à l’émotion. L’idée même d’un paysage sans limites.


À VOIR
«Paysages contemporains. Les 30 ans du parc de sculptures à travers la collection du FRAC Bretagne», domaine de Kerguéhennec,
56500 Bignan, tél. : 02 97 60 31 84.

Jusqu’au 6 novembre 2016.
www.kerguehennec.fr
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne