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Le Depot Boijmans Van Beuningen révolutionne les réserves

Publié le , par Alexandre Crochet

Ouvert depuis 2021 au public, ce nouvel équipement néerlandais explore des pistes originales pour stocker les collections muséales. Retour sur un espace unique d’interaction et de découverte.

Le Depot Boijmans  Van Beuningen révolutionne les réserves
Le Depot Boijmans Van Beuningen, à Rotterdam.
Photo : Ossip Van Duivenbode

Son nom, « Depot Boijmans Van Beuningen », joue sur le mot français « dépôt » (au sens de réserves) et celui néerlandais « de pot », qui signifie « le pot ». De fait, ce nouveau lieu inauguré l’automne dernier au cœur de Rotterdam ressemble à s’y méprendre à un pot de fleurs. Minimaliste et rond, le bâtiment reflète, avec ses 1 664 miroirs, l’environnement urbain et le ciel, se fondant aisément dans le paysage. « Rotterdam est une ville reconstruite bout par bout après la Seconde Guerre mondiale, explique l’architecte Winy Maas, de l’agence MVRDV, qui a conçu les lieux. Refléter l’environnement, c’est témoigner de cette histoire. Sa forme circulaire empiète moins au sol. Il s’agissait d’être le plus compact possible, car la question cruciale aujourd’hui aux Pays-Bas et dans le monde est bien celle de la place. » Doté d’une surface totale de 15 400 m2, le « Depot » est un modèle du genre, d’abord par son financement. « L’édifice a coûté 94 millions d’euros, réglés grâce à un prêt bancaire de 53 millions d’euros étalé sur quarante ans avec un taux d’intérêt très bas, et complété par des dons de 41 millions d’euros, détaille Sjarel Ex, codirecteur du musée Boijmans Van Beuningen. Nous devons payer une redevance à la ville, rembourser le prêt et payer les équipes… Heureusement, nous prévoyons 6,5 à 7 millions d’euros de rentrées financières par an, issues des ventes de tickets – 20 € le billet plein tarif, ndlr –, de la location d’espaces, de services que nous proposons, et des revenus du restaurant sur le rooftop, qui nous verse 10 % de son chiffre d’affaires. »
Dans les coulisses d’un dépôt d’art
Le bâtiment bouscule en effet le modèle traditionnel des réserves, non seulement en accueillant du public, mais aussi en louant 1 900 mètres carrés à des collections d’entreprise ou à des particuliers pour y stocker leurs œuvres, à raison de 400 € par an le mètre carré. Un espace est même dédié à des collectionneurs individuels possédant une installation, une sculpture ou une peinture trop encombrante ou fragile pour la garder chez eux, et qui sont désireux de l’entreposer ici. « La municipalité est impliquée dans le projet car c’est elle qui détient 85 % de la collection du musée. Elle apporte chaque année 3,5 M€ au fonctionnement du lieu. Nous visons donc environ 7 M€ en location », précise Sjarel Ex. Ironie de l’histoire : ce devait être un précieux outil pour le musée, c’est aussi devenu sa vitrine. « Nous espérions avoir les deux ouverts en même temps, mais le musée est fermé pour de lourds travaux jusqu’en 2028. Le sujet était alors : qu’est un musée avec ses réserves ? C’est devenu : que sont des réserves sans musée ? » poursuit-il, avec une pointe d’humour. À l’intérieur, la zone d’accueil pourrait dérouter le visiteur, mais il n’est pas dans un musée ! Le plus spectaculaire se niche au cœur du bâtiment : l’agence MVRDV a conçu un immense atrium sur toute sa hauteur – six niveaux, soit 35 mètres au total, plus quelques mètres pour le rooftop planté de bouleaux, en retrait. Une sorte de cocon futuriste de métal et de verre traversé d’escaliers et d’ascenseurs vitrés. Tout sauf un bunker. Un peu partout, des vitrines accueillent des œuvres allant des maîtres anciens à Maurizio Cattelan en passant par Rodin, Sarkis, ou encore des meubles classiques. Un digest représentatif de la collection, sagement rangée sur des racks et des étagères, accessible au public et surtout aux conservateurs grâce à des codes-barres. Pas facile sinon de se repérer : les pièces ne sont pas réunies par époques ou mouvements comme dans un musée, mais selon des critères de matériaux, de formats, de conservation, avec cinq zones tempérées différentes… Une salle dédiée au design héberge ainsi mille pièces, visibles ou en caisses, mais aussi des œuvres de Günther Uecker ou de Jannis Kounellis. Riche de quelque 151 000 numéros – 63 000 peintures, photographies, sculptures, installations, et 88 000 dessins et estampes –, la collection repose sur la donation majeure des collectionneurs Frans Boijmans et Daniël George Van Beuningen, dont des Rubens ou des Jacob Van Ruisdael ; elle s’est aussi enrichie d’œuvres, notamment des frères Van Eyck, Bosch, Rembrandt, Monet et Gauguin.

 

Photo : Ossip Van Duivenbode. Courtesy Musée Boijmans Van Beuningen
Photo : Ossip Van Duivenbode. Courtesy Musée Boijmans Van Beuningen

Une identité hybride
Des ateliers de conservation et de restauration font également partie de l’équipement d’origine. « Le dépôt regroupe trois entités, la collection du musée, un laboratoire où l’équipe travaille sur les œuvres, et des réserves pour les clients privés. C’est une créature hybride, ce qui la rend originale. Un modèle audacieux. Avec ces collections privées, l’identité du musée est élargie », confie Francesco Stocchi, conservateur pour l’art moderne et contemporain au « Boijmans ». Et d’ajouter : « Avant, il fallait localiser une œuvre dans l’un de nos stockages parfois situés jusqu’en Belgique, s’y rendre et la demander. Là, tout est sur place, à proximité immédiate du musée, et en allant chercher une œuvre, on peut accéder en même temps à d’autres ! » Plusieurs salles sont dévolues à des expositions temporaires, dont une très vaste qui peut accueillir des installations. « Nous en avons de très belles de Daniel Buren ou d’Olafur Eliasson. Cette salle a été conçue pour accueillir de telles pièces, que nous n’avons pas la place d’exposer au sein du musée, toujours occupé par les expositions ou l’accrochage permanent », commente Sjarel Ex. Last but not least, le dépôt accueille donc des collections d’entreprise ou de particuliers, comme celle de KPN, constituée depuis un siècle et qui réunit environ « 1 500 œuvres dont 800 œuvres stockées au dépôt et 600 exposées dans nos bureaux, surtout des artistes néerlandais achetés en début de carrière », explique Susanne Lange, une représentante de cette importante société privée de Télécoms. Un salon attenant, orné d’œuvres d’art contemporain, peut accueillir des meetings, tandis que le visiteur lambda a accès à la collection. Plus loin, la collection plus internationale de la Rabobank présente, en plus du stockage, une exposition comprenant aussi bien des pièces de Folkert de Jong que de la Sud-Africaine Marlene Dumas ou encore une grande photo d’Otobong Nkanga. « Notre ambition est de montrer notre collection, pas de la laisser dans un garde-meuble ou nos bureaux. Ce lieu est parfait pour cela. Il est central, bien placé, sécurisé, et aux normes les plus exigeantes de conservation des œuvres », explique un responsable. Pour ces collections d’entreprises, plus besoin de créer un coûteux lieu ad hoc… La Lakeside Collection, détenue par la société hollandaise d’immobilier éponyme, et ses quelque 80 œuvres contemporaines, est aussi hébergée par le dépôt. Dépoussiérage complet de la notion de réserves muséales, ouvert sur la ville et les habitants, ce lieu de stockage repose aussi sur une conception toute hollandaise de la dutch transparency. « Dans mon enfance dans les années 1960, raconte Sjarel Ex, les gens ne tiraient pas les rideaux aux fenêtres. Nous sommes un peuple habitué à n’avoir rien à cacher. » Ce modèle est-il applicable ailleurs ? « Nous avons ici trouvé un système pour générer des revenus. J’en suis heureux car il est devenu difficile de conserver une collection qui ne rapporte rien. Et nous avons gardé 20 % d’espace pour accueillir nos futures acquisitions », note Sjarel Ex. De Singapour à la Norvège, les responsables de futurs musées se penchent sur le dépôt, attirés par ses nombreux avantages. Reste à savoir si dans une grande métropole mondiale, les visiteurs étrangers de passage ne préféreraient pas aller visiter le musée lui-même plutôt que ses réserves… 

 

À l’interieur du «Depot», le patio futuriste ouvert sur les réserves. Photo : Ossip Van Duivenbode
À l’interieur du «Depot», le patio futuriste ouvert sur les réserves.
Photo : Ossip Van Duivenbode

à voir
Depot Boijmans Van Beuningen, 24,
Museumpark, Rotterdam (Pays-Bas),
www.boijmans.nl/

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