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Le décor impressionniste au musée de l’Orangerie

Publié le , par Virginie Huet

Sommet du génie français selon André Masson, le cycle des «Nymphéas» n’est pas à l’Orangerie par hasard. D’autres toiles signées Cassatt, Degas, Renoir ou Pissarro lui ont ouvert la voie. En sous-sol, elles remontent à sa source et font le lien entre impressionnisme et décoration.

Claude Monet (1840-1926), Massif de chrysanthèmes (détail), 1897, huile sur toile,... Le décor impressionniste au musée de l’Orangerie
Claude Monet (1840-1926), Massif de chrysanthèmes (détail), 1897, huile sur toile, 100,5 81,7 cm, Bâle, Kunstmuseum.
© AKG-Images

Sur les murs courbes de deux salles ovales formant une boucle, sous une lumière zénithale d’ordinaire basse et ouatée, un miroir d’eau piqué de nénuphars et de branches de saules reflète le paysage et les nuages alentour. Les heures, les saisons passent au fil de cette frise de huit panneaux donnant, sur toute sa longueur – presque 100 mètres –, «l’illusion d’un tout sans fin, d’une onde sans horizon et sans rivage». Cet «asile d’une méditation paisible au centre d’un aquarium fleuri», cadeau de Claude Monet à la France au lendemain de l’armistice – et installé à l’Orangerie en 1927 selon ses plans –, est connu. Ce qui le précède et l’annonce, en revanche, gagne à l’être. Il faut, pour le croire, descendre au niveau inférieur du repère impressionniste, occupé par une centaine de «peintures idiotes, dessus de portes, toiles de saltimbanques, enseignes, enluminures populaires» prisés par Rimbaud, œuvres planes ou en volume qualifiées, à tort ou à raison, de «décoratives» (voir l'article Décorations impressionnistes de la Gazette n° 8 de 2022, page 148). Le terme n’a pour leurs auteurs rien de péjoratif et désigne au contraire leur quête : embellir la vie. Car le beau est cher aux impressionnistes, ces hypersensibles ivres de modernité dont les effets d’atmosphère sont raillés par la critique en 1874 lors de leur première exposition. Mis en cause, le caractère ornemental et la manière hâtive de leurs tableaux flous et faciles, peints par masses et par souci de plaire, vœu vil qui d’office les déclasse. «Ce n’est qu’au début des années 1890 que l’association entre impressionnisme et décoration cesse de retentir comme une sanction», rappellent les commissaires Sylvie Patry et Anne Robbins, citant le conflit hiérarchique entre les arts. Les intéressés, eux, n’attendent pas le retour en grâce de ce qu’ils tiennent déjà pour le plus sûr moyen de voir et se faire voir. Dès 1850, amis, familles, clients, réclament à ces exclus de la commande publique des pièces d’intérieur restées confidentielles, et pourtant essentielles à la juste appréciation de leur style. Sept séquences les rassemblent dans une scénographie très – trop – discrète. Ouvert sur Le Clown musical (1868) d’Auguste Renoir, brossé pour le café voisin du cirque Napoléon (devenu le Cirque d’hiver), le parcours s’achève sur le bassin de Giverny peint par Monet et filmé plus loin par Ange Leccia, sur une musique planante de Julien Perez. Entre les deux, une valse de dindons (voir page 184), de dahlias, de barques et d’ombrelles, motifs de plein air assignés à résidence dans des formats curieux faits exprès : parfois en long à l’image des «Quatre saisons» de Cézanne, huiles sur plâtre tapissant le grand salon du Jas de Bouffan, sa bastide familiale à Aix, ou du Parterre de marguerites de Gustave Caillebotte, lés laissés inachevés destinés à sa maison du Petit-Gennevilliers… mais aussi en large comme la Bergère couchée de Berthe Morisot, étalée dans le salon blanc de son appartement parisien, ou Les Baigneuses de Renoir, nymphes géantes et dodues en hommage au bas-relief versaillais de Girardon. Ces nus semblent à l’étroit dans l’espace de la toile, prêts à faire le mur, sacro-saint support sur lequel l’auteur s’éreinte à «mettre un peu de gaieté». Certains grattent d’autres surfaces : Camille Pissarro campe une cueillette de pommes sur une jardinière en céramique et une gardeuse d’oies sur un éventail, Marie Bracquemond, une marchande de fleurs sur une assiette en porcelaine pour Haviland, Mary Cassatt, une ronde enfantine sur un vase en faïence. Le design n’est plus très loin devant ces objets pleins de la «magnificence légère» vantée par l’historien Meier- Graefe, tout sauf accessoires.

Gustave Caillebotte (1848-1894), Pêche à la ligne, panneau décoratif, 1878, huile sur toile, 157 x 113 cm, Paris, collection particulière.
Gustave Caillebotte (1848-1894), Pêche à la ligne, panneau décoratif, 1878, huile sur toile, 157 x 113 cm, Paris, collection particulière.
© Musée d’Orsay / Patrice Schmidt


«Le décor impressionniste. Aux sources des Nymphéas»,
musée de l’Orangerie, place de la Concorde, Paris Ier, tél. : 01 44 50 43 00,
Jusqu’au 11 juillet 2022.
www.musee-orangerie.fr
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