Le DDP à Séoul, une méga-architecture signée Zaha Hadid

Le 26 novembre 2019, par Virginie Chuimer-Layen

Réalisé en 2014 par Zaha Hadid, le Dongdaemun Design Plaza, a su s’imposer comme une icône du paysage urbain séoulite dans un quartier devenu populaire et tendance.

Oullim Square, Dongdaemun Design Plaza, DDP.
© Panta Creation, courtesy Seoul Design Foundation

Au cœur du quartier Dongdaemun, créé au XIVe siècle à l’est de Séoul, se dresse l’une des plus étonnantes architectures contemporaines : le Dongdaemun Design Plaza, de l’Irako-Britannique Zaha Hadid (1950-2016). La star internationale de l’architecture a signé l’une de ses créations les plus époustouflantes dans un quartier lié à l’histoire de la Corée moderne. Durant la période de la colonisation japonaise (1910-1945), à l’emplacement de remparts et de deux camps militaires fortifiés du royaume Joseon, du nom de la dynastie royale coréenne avant l’occupation nippone, les autorités firent construire un stade, le « Gyeongseong Stadium », rebaptisé « Seoul Stadium » après l’indépendance, puis « Dongdaemun Stadium » en 1984. « Dans les années 2000, explique Kyung-Ran Choi, directrice générale du DDP et de la Seoul Design Foundation, ce quartier considéré comme la Mecque de la mode a vu arriver nombre de produits chinois bon marché, aux effets néfastes pour la réputation du district. La ville décida alors de transformer le stade devenu vétuste en un édifice plus emblématique. En 2007, un concours international d’architecture et de design pour un vaste complexe culturel et multifonctionnel fut lancé à huis clos. L’architecte américain Steven Hall, le collectif espagnol FOA, l’agence MVRDV des Pays-Bas, quatre architectes coréens et l’Irako-Britannique Zaha Hadid présentèrent leurs projets. Le «paysage métonymique» de cette dernière remporta l’adhésion du comité de sélection ».
 

Zone archéologique, Oullim Square, Dongdaemun Design Plaza, DDP.
Zone archéologique, Oullim Square, Dongdaemun Design Plaza, DDP. © Panta Creation, courtesy Seoul Design Foundation
Les panneaux en aluminium du Dongdaemun Design Plaza, DDP.
Les panneaux en aluminium du Dongdaemun Design Plaza, DDP.


Un édifice amorphe et fluide
De l’extérieur, l’architecture gigantesque semble engloutir le visiteur. Sept ans furent nécessaires pour bâtir cet édifice de 86 574 m2, sur un site de 65 000 m2, équivalent à huit terrains de football ! Typique des ouvrages de la lauréate du prix Pritzker en 2004, son design est « amorphe », littéralement sans formes. Pour le réaliser, 45 133 panneaux d’aluminium, aux dimensions, courbes et spécificités toutes différentes, ont été réalisés. « Au début, ajoute Kyung-Ran Choi, il est apparu qu’avec les méthodes de production et de construction existantes, il serait impossible de réaliser le projet et d’en garantir la qualité dans les délais impartis. En outre, il n’y avait aucun exemple national ou international de ce type dont on pouvait s’inspirer. On fit donc appel aux technologies de tous les secteurs de la métallurgie, afin de créer le premier équipement au monde capable de produire des panneaux aux courbes douces. » Zaha Hadid a accompagné ce bâtiment du square Oullim, hall de béton où se déroulent de nombreux événements culturels et populaires, non loin d’un vaste espace en plein air hébergeant cafés et commerces, le « Design Market ». Elle a également imaginé un « Design Shop » abritant boutiques et laboratoires créatifs, ainsi que le « Dongdaemun History and Culture Park », parc verdoyant équilibrant la structure métallique et hébergeant le musée d’histoire du quartier. Enfin, comme pour couronner l’ouvrage, l’architecte a conçu un splendide toit végétalisé, parc à vivre régulant les températures à chaque saison. À l’intérieur, même sensation de démesure : les plafonds, murs et sols des différents espaces ne sont pas séparés. Sur quatre étages, deux immenses « Art Hall », à la blancheur éclatante, sont destinés aux conférences, séminaires ou défilés de mode, et un espace appelé « Museum », dans lequel le « Design Museum », paradoxalement consacré à la culture coréenne traditionnelle, est dédié aux expositions design et arts de la mode. Mais c’est le « Design Pathway », lumineux corridor serpentant sur 533 mètres qui marque les esprits. Lieu parmi les plus symboliques du DDP, sa ligne serpentine fluidifiant le passage des promeneurs accueille aussi des expositions plus expérientielles.
Métonymie et inspirations patrimoniales
L’ouvrage est titanesque, qui semble n’avoir ni début, ni fin, ni frontières entre les espaces intérieurs et extérieurs, les étages supérieurs et inférieurs, l’édifice et le parc. Un vaisseau spatial tout droit sorti d’un film de science-fiction, scintillant de mille feux Led la nuit, marqué par le flux incessant de ses visiteurs  il en accueille environ 22 000 par jour, et 8 à 10 millions par an , qui cristallise en ses murs le dynamisme d’un quartier revivifié. Mais qu’a réellement voulu dire la prêtresse du déconstructivisme en intitulant son projet « Paysage métonymique » ? « Une métonymie est l’expression indirecte d’un concept par le prisme d’un autre qui lui est relié, alors que le mot paysage fait référence à la relation entre les hommes et l’environnement. Zaha Hadid a imaginé un “paysage” d’espaces liés les uns aux autres, reflétant le dynamisme socioculturel de Séoul, inextricablement lié au quartier Dongdaemun. » Et si l’on a pu croire qu’elle fait fi de toute référence au passé, il n’en est rien. La « reine des courbes » s’est en premier lieu inspirée de deux peintures traditionnelles coréennes, Montagnes et rivières sans fin, réalisée par l’artiste Yi In-mun au XIIIe siècle, et Voyage rêvé au pays des fleurs de la paix d’An Gyeon, au XVe. « Par ses volumes et ses multiples relations, le DDP est métonymique du vent, de la ville, des montagnes, des vagues, des espaces extérieurs », précise Kyung-Ran Choi. Ses espaces ouverts et connectés les uns aux autres sont aussi symboliques des maisons traditionnelles coréennes, et les panneaux en façade reprennent le motif de treillis des céladons de la dynastie Goryeo (918-1392). Fabriqués à partir de quatre alliages différents afin d’exprimer la diversité des nuances de la porcelaine, ils furent installés avec de légers espaces entre eux, comme pour en figurer les fines craquelures en surface. Enfin, le DDP se dresse sur l’emplacement d’anciennes forteresses Joseon, dont une partie des vestiges archéologiques, visibles et protégés, servent aujourd’hui de point de ralliement aux visiteurs.

 

 
© Panta Creation, courtesy Seoul Design Foundation­

Une architecture-spectacle pour tous
À l’heure de la remise en cause, en Europe, de l’efficacité des « starchitectures » impliquées dans la stratégie de développement des villes  le fameux « effet Bilbao » , qu’en est-il du DDP à Séoul ? « Une des critiques récurrentes était que la validité de ce projet reposait seulement sur la réputation d’une grande architecte étrangère. Une autre fut qu’il symbolisait la crise de l’architecture coréenne. Mais avec le temps, elles se sont dissipées. En cinq ans, le DDP a démontré qu’il est devenu l’un des espaces culturels les plus représentatifs de Séoul. » On aurait pu craindre également la pauvreté de son contenu en regard de cette saisissante architecture-logo. Mais l’édifice n’a jamais prétendu être un musée encyclopédique, ni proposer des expositions d’art pointues, comme c’est le cas en France au Centre Pompidou ou à la fondation Louis Vuitton. « L’architecture de cette dernière est marquée par la personnalité de Frank Gehry, souligne Minsuk Cho, directeur de l’agence d’architecture Mass Studies, alors que le DDP, bien qu’également réalisé par une diva de l’architecture, est tourné vers le public. » Subventionné 100 % par la ville, il se veut un lieu de vie que s’approprient tous les habitants de la cité, Coréens et visiteurs étrangers, sans distinction d’âge. Un complexe multifonctionnel ouvert 24 h sur 24, lieu de rencontres et centre de l’industrie de la mode, non loin du marché en gros de l’habillement. « En fait, nous souhaitons que le DDP améliore la qualité de vie de chacun et qu’il devienne, dans les années à venir, la plateforme incontournable de l’industrie asiatique du design, par son offre plurielle. » Ayant transformé structurellement le quartier, DDP alias Dream, Design, Play  est devenu en cinq ans un must see de la métropole tentaculaire, au même titre que ses palais, portes et temples patrimoniaux. Et les médias et réseaux sociaux ne s’y sont pas trompés : en 2015, cet édifice, tout en superlatifs et hyperboles  son architecture tridimensionnelle amorphe est considérée comme la plus importante du genre  fut le lieu le plus « instagrammé » au monde, et l’un des 52 sites de la planète à visiter, selon le New York Times… 

à voir
Dongdaemun Design Plaza, 281, Eulji-ro,
Euljiro 7(chil)-ga, Jung-gu, Séoul, Tél. : 00 82 2 21 53 00 00
www.ddp.or.kr / www.seouldesign.or.kr
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