Le cuir fait peau neuve

Le 08 juillet 2016, par Sophie Reyssat

Les énergies se mobilisent dans le Limousin, favorisant l’émulation créatrice avec en ligne de mire, la Cité du cuir et les innovations des artisans. Un seul mot d’ordre, sublimer sans dénaturer.

Élise Blouet-Ménard a recréé le cuir de Russie, en partenariat avec l’un des meilleurs tanneurs basés en Angleterre.
© Jérémie Bouillon

L’enthousiasme était au rendez-vous il y a quelques semaines à la maison du Limousin, des «porteurs d’initiatives» convergeant vers l’antenne parisienne de cette terre de traditions pour annoncer la nouvelle : le cuir se réinvente ! Le matériau a la peau dure, et s’il a traversé des crises à la fin du XXe siècle, il reprend du poil de la bête aujourd’hui dans le secteur du luxe, grâce aux volontés conjuguées des pouvoirs publics locaux, des entreprises et des artisans d’art. Installée dans une région d’élevage près de rivières aux eaux pures, cité gantière réputée depuis le Moyen Âge, Saint-Junien entend ainsi faire briller le trésor de ses savoir-faire ancestraux. Déjà associée à Montbron, Nontron et Saint-Yriex, ainsi qu’au Parc naturel Périgord-Limousin, elle participe à la promotion de la filière cuir, grâce à un Pôle d’excellence rurale ayant pour vitrine le salon «Les Portes du cuir», lancé en 2014. Ambitieuse, la ville a en outre entrepris d’édifier une Cité du cuir sur ses berges. Excellence, créativité et innovation seront les maîtres mots du lieu, rassemblant notamment un musée et un centre de documentation, mais également des espaces de production, au sein desquels la maison Hermès sera la première à diversifier son activité. Les travaux ont débuté en bord de Vienne, mais il faudra attendre 2019 pour voir l’aboutissement du chantier. En avant-goût, l’exposition «Métamorphoses, l’art et la manière du cuir» propose de découvrir ce dont le matériau est capable, lorsqu’il est travaillé par des artisans et des créateurs de talent. Nous avons rencontré trois d’entre elles : des femmes de caractère, dont le dynamisme ouvre des horizons nouveaux.
 

« Bureau Volumen article 11 »
« Bureau Volumen article 11 » © Véronique Frémy & Ludovic Avenel 2015 © Photo H. Triay

L’art de la redécouverte
Élise Blouet-Ménard connaît le cuir sur le bout des doigts. Dans son atelier de conservation-restauration créé en 2001, elle a en effet vu défiler une malle du XIIIe siècle et des panneaux de cuir doré, une selle de guerre du XVIIe siècle et des mocassins des Lumières, ou encore des pièces composites anciennes ou contemporaines associant cuir et métaux, une spécialité de cette passionnée de beaux objets. Pour l’exposition, celle-ci montre toute l’étendue de ses talents avec son écrin en cuir de Russie, épousant le verre d’une bougie de la maison Trudon. Ses fragrances de lapsang-souchong et de whisky tourbé reprennent le parfum si particulier de cette peau unique au destin oublié, documentée pour la première fois en France en 1663. Élise Blouet-Ménard parle amoureusement de ce matériau, dont elle a mis trois ans à retrouver les techniques de fabrication ancestrales.
Le cuir de Russie
La découverte de peaux intactes dans les cales du Metta Catharina von Flensburg  naufragé au large de Plymouth en 1783 et identifié en 1973 , lui a donné l’envie de percer le secret de ce cuir grainé au quadrillage assez irrégulier, perdu avec la révolution russe. Après une immersion dans les archives, l’étude des reliures du XVIIIe siècle et des analyses d’échantillons provenant du navire englouti, elle s’est lancée dans des expérimentations, en partenariat avec la tannerie anglaise Baker, travaillant encore à l’ancienne. Des mois de tannage végétal, une teinture à la brosse, un nourrissage à la main, une finition à l’huile de goudron de bouleau, et bien d’autres soins encore ont été nécessaires pour retrouver la perfection du cuir de Russie. Tiré de l’oubli, ce matériau exceptionnel, réputé pour ses qualités anti-insectes et anti-moisissures, revit désormais en maroquinerie de luxe et permettra de restaurer les reliures de la Bibliothèque nationale de France. La belle aventure de cette renaissance sera relatée dans un ouvrage à paraître aux éditions Monelle Hayot.

En pèlerinage à Saint-Junien en 1463, Louis XI se voyait offrir le bien le plus précieux de la Cité du cuir : une paire de gants en guise d’hommage.

Tradition et innovation
Graphiste et designer, Véronique Frémy s’est spécialisée dans l’impression en sérigraphie, déclinée à l’envi sur des objets, des meubles et bien d’autres supports. Du sur-mesure pour amateurs de pièces uniques ou de très petites séries, des collectionneurs aux décorateurs, en passant par les maisons de luxe. Disposant d’un vaste choix dans sa «matériauthèque», c’est pourtant le cuir qu’elle préfère. «C’est vraiment une matière exceptionnelle», s’exclame-t-elle, précisant que «la perception de la sérigraphie est très différente selon le cuir, ce qui est un atout». Employant du box  du veau tanné au chrome, d’aspect lisse, habituellement choisi pour la maroquinerie et la chaussure haut de gamme  ou du cuir grainé, elle ne travaille ainsi qu’en tons directs, la teinte originelle du cuir influençant le rendu de l’impression. Atteindre la perfection exige un gros labeur de coloriste. La sérigraphie étant un «travail placé», la réalisation des pièces nécessite en outre le concours d’autres artisans, formant un réseau enrichi au fil des années. À Saint-Junien, la mégisserie Colombier réalise par exemple certaines finitions, tandis que la maison Daguet collabore à la petite maroquinerie personnalisée. De nombreux savoir-faire entrent en jeu, l’atelier Frémy ennoblissant ses peaux en associant la modernité de la sérigraphie aux traditions ancestrales, comme le foulage et la peinture à la main. Chaque réalisation marie ainsi technicité et artisanat d’art, à l’image des origamis de cuir de Sophie Marionnet sur un luminaire sérigraphié, ou le bureau «Volumen» réalisé avec l’ébéniste Ludovic Avenel, choisi comme emblème pour le salon «Révélation» 2015. Une infinité de croisements s’offre au cuir, matériau caméléon. À la carte : teintes, façonnage et motifs imprimés, mais aussi matériaux associés.

 

«Cuir de caractère», design Laëtitia Fortin, 2013. Contenants en cuir de veau plié, refente et couture machine, 35 x 35 x 25 cm, 30 x 30 x 35 cm, 15 x
«Cuir de caractère», design Laëtitia Fortin, 2013. Contenants en cuir de veau plié, refente et couture machine, 35 x 35 x 25 cm, 30 x 30 x 35 cm, 15 x 15 x 30 cm, 20 x 20 x 40 cm.© Betty Montarou/Laëtitia Fortin

Cuir de caractère
Jeune diplômée en design, Laëtitia Fortin ne manque ni d’enthousiasme, ni d’idées, mises en œuvre grâce à la complicité des tanneries Degermann et Averpeaux, et des ateliers Grégoire. Elle s’est penchée sur un fait souvent oublié : le cuir a du vécu ! Stigmates de la vie de l’animal, les rides, cicatrices, variations de teintes et de densité des peaux impliquent que seule 60 % de leur surface en moyenne est utilisée, 10 % seulement étant réservés au premier choix et les chutes étant souvent délaissées sans être recyclées. Et si ces défauts étaient des qualités ? Partant de ce postulat, elle a expérimenté des solutions originales. Refusant de tricher en recouvrant et texturant artificiellement le matériau, comme on le pratique pour les cuirs de second et de troisième choix, elle les a valorisés sans les dénaturer en associant outils numériques  repérage des irrégularités et découpe laser  et travail de la main  couture, moulage, refente avec négatif et façonnage par le pli. Accentuation des défauts et mise en volume sont les points communs des transformations : les rides deviennent des arêtes évocatrices, les teintes créent de mouvantes mosaïques de nuances, les variations d’épaisseur révèlent les strates d’une cartographie abstraite, et l’amincissement partiel fait entrer le cuir dans la troisième dimension. Une poésie se dégage du matériau réinventé, transformé en sculpture. Gageons que ces recherches trouveront bien des applications, et que les artisans du cuir nous réservent encore bien des surprises.

 

À VOIR
Exposition «Métamorphoses, l’art et la manière du cuir», Halle aux grains.
place Deffuas, 87200 Saint-Junien, tél. : 05 55 43 06 90,

Jusqu’au 24 juillet 2016.
www.saint-junien.fr et www.porteoceane-dulimousin.fr

Salo
n «Les Portes du cuir», Palais des congrès,
rue du colonel Garreau, 87500 Saint-Yrieix-la-Perche tél. : 06 85 96 50 60.

Du 30 septembre au 2 octobre 2016.
www.portesducuir.com



À découvrir
Élise Blouet-Ménard, conservation-restauration d’objets en cuir.
www.eliseblouet.com


Véronique Frémy, design et sérigraphie sur cuir à l’atelier Frémy.
www.atelierfremy.com


Laëtitia Fortin, design produit, décoration d’intérieur.
www.laetitiafortin.com
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