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Le contemporain cinq étoiles

Le 20 décembre 2018, par Annick Colonna-Césari

Qu’ils constituent des collections ou accueillent des expositions, nombre d’hôtels de luxe misent sur l’art contemporain. Une stratégie à l’adresse d’une nouvelle clientèle de connaisseurs. État des lieux.

Le contemporain cinq étoiles
Au Crillon, la suite «Le Poète», sous le commissariat du galeriste Emmanuel Perrotin ; sur le mur, Naked Me Contemplates Death (Memento Mori), acrylique sur toile de Takashi Murakami, 2013 ; sur le guéridon, Summer, porcelaine de Klara Kristalova, 2015.
© Hôtel de Crillon. A Rosewood Hotel


Un monumental Cheval de Troie signé Bruno Peinado se dresse à l’entrée du Cheval Blanc, hôtel propriété de LVMH, niché dans la station de Courchevel ; côté pistes se dresse un Ours de Xavier Veilhan, tandis qu’à l’intérieur se glissent des œuvres d’Andreas Gursky ou de Takashi Murakami. À Paris, le Peninsula, du groupe hongkongais éponyme, accueille ses visiteurs sous une suspension de cristal réalisée par les ateliers tchèques Lasvit, dont les huit cents feuilles rappellent les platanes de l’avenue Kleber. À ces exemples font écho nombre d’hôtels de luxe, écrins de l’art de vivre à la française, qui, depuis la fin des années 2000, investissent le créneau du contemporain, capitalisant sur un engouement croissant. «Ils se sont mis au diapason des goûts d’une nouvelle clientèle, jeune, fortunée et internationale», analyse Nina Rodrigues-Ely, directrice de l’Observatoire de l’art contemporain. Ce «plus» esthétique, marqueur de leur identité, est devenu l’un des arguments destinés à les différencier de leurs concurrents… Lorsqu’un propriétaire est amateur d’art, les choses se font naturellement. En précurseur, Bernard Redolfi avait dès les années 1990 confié à des plasticiens les chambres du Windsor de Nice, démarche poursuivie par sa nièce, Odile. Ainsi peut-on dormir dans l’univers de Ben, de Raymond Hains ou de Mathieu Mercier. De même à Terre Blanche. Ce resort cinq étoiles, caché en pays varois, abrite deux parcours de golf et la collection de l’homme d’affaires allemand Dieter Hopp, que ce dernier continue d’étoffer. Du lobby au club house, trois cents œuvres sont dispersées, sculptures de Niki de Saint Phalle ou d’Antony Gormley…
Des rénovations propices
Mais l’introduction de l’art contemporain se fait souvent à l’occasion d’une rénovation. Elle s’inscrit généralement en continuité d’une tradition. Comme au Crillon. «Dans son histoire, explique Marc Raffray, directeur général, les propriétaires successifs ont toujours joué les mécènes, mettant à l’honneur tous les arts, dont les arts appliqués.» Avant sa réouverture, la direction s’était adjoint les conseils de deux professionnelles, la galeriste Fru Tholstrup et la conservatrice Jane Neal, chargées de réunir les plasticiens. «L’idée, poursuit Marc Raffray est que dans chaque espace (parties communes, restaurants, chambres et suites), les œuvres soient uniques et originales. Nous mettons en avant le travail d’artistes reconnus et celui de jeunes talents, dans le but de surprendre les hôtes.» Certaines pièces ont été spécialement commandées, à l’instar des deux tableaux grand format de Laurent Grasso, inspirés de scènes des frères Parrocel, qui se confrontent dans le salon des Batailles, ou du totem coloré d’Annie Morris, invitant à la montée d’un escalier. Ce concept se retrouve au Lutetia, rouvert en juillet 2018. Le mythique hôtel Art Déco de la Rive gauche a été réaménagé par Jean-Michel Wilmotte. Il y a greffé quelques touches contemporaines. À l’image d’une verrière, que Fabrice Hyber, par l’entremise de sa galeriste Nathalie Obadia, a métamorphosée en une symphonie colorée, habitée de personnages loufoques, homme-poulpe, Père Noël et autre Bibendum. La constitution proprement dite de la collection a été déléguée à l’Atelier 27, société fondée par Joséphine Fossey et Florence Lipszyc. «Nous avons sélectionné les artistes et accompagné leur travail», expliquent les jeunes femmes qui ont fait leurs classes chez Christie’s. Au total, quelque cinq cents œuvres et neuf cents objets décoratifs ont été intégrés au décor, «dans l’esprit d’un intérieur de collectionneur». Certains palaces hébergent des expositions temporaires. Ce que fait le Bristol depuis 2012, en association avec des galeries. Sous la houlette de Kamel Mennour, Daniel Buren et Ugo Rondinone ont successivement occupé le jardin. Où, depuis l’été, sont à leur tour installées des sculptures de Lynn Chadwick, de la galerie londonienne Blain/Southern. À la demande du Crillon, Emmanuel Perrotin, sous la casquette du «curateur», a investi en septembre 2018 la suite signature Le Poète. Il y a disposé sculptures, peintures ou photos de ses artistes, Takashi Murakami, Jean-Michel Othoniel ou Sophie Calle ; durant les Journées du patrimoine et la FIAC, des visites guidées gratuites étaient programmées. En ce moment, dans le lobby, sont regroupées des photographies d’Elina Kechicheva. De son côté, à l’occasion de la dernière FIAC, le Peninsula a démarré une collaboration avec la galerie Maeght. Sa directrice, Isabelle Maeght, avait alors accroché dans les espaces communs des huiles de Marco Del Re. En  février, pour le Nouvel An chinois, elle présentera des plasticiens originaires de la République populaire. Quel que soit le lieu, les pièces exposées peuvent être acquises. «Dans la suite curatée par Emmanuel Perrotin, confie le directeur du Crillon, une œuvre de Pieter Vermeersch a été vendue et remplacée immédiatement. Lorsqu’un client est intéressé, nous en informons le marchand qui le contacte directement.» Exposer dans ces lieux prestigieux «permet d’attirer des collectionneurs qui ne se déplaceraient pas mais qui, en ayant des œuvres sous les yeux, sont amenés à faire des achats», reconnaît Sidonie Gaychet, responsable des ventes de la galerie Polka, qui a récemment organisé un événement au sein de l’établissement parisien. Dans ce paysage, le Meurice revendique une place à part. Se positionnant en mécène, le palace de la rue de Rivoli soutient la création contemporaine. Depuis 2008, chaque année un prix est décerné par un jury de professionnels ; les finalistes sont exposés durant quinze jours dans l’un de ses salons, en amont de la FIAC, tandis que le lauréat et sa galerie se partagent une dotation de 20 000 €, en vue de la réalisation d’un projet à l’étranger.
L’exemple d’un concept global
De tous, le plus «arty» est le Royal Monceau, rouvert en 2010. Menée par Philippe Starck, sa rénovation a permis l’élaboration d’un concept global, unique en son genre. Une collection de trois cents œuvres a été rassemblée avec l’aide du consultant en art, Hervé Mikaeloff, constituée d’achats et de quelques commandes, telles la fresque Jardin de Paris, exécutée par Stéphane Calais pour le restaurant, et une étrange salle de trophées imaginée par Nikolay Polissky. Entre ses murs, ont également été implantées une librairie spécialisée et une galerie, dans laquelle se tiennent six expositions par an en moyenne, au contenu très éclectique. Des installations, sont parallèlement présentées dans le lobby comme celle de Liu Bolin, champion du camouflage, en amont de Paris Photo. Quant à Julie Eugène, elle est toujours chargée de la fonction d’«art concierge», inventée par Starck. La jeune femme, qui auparavant travaillait dans la galerie Patricia Dorfmann, est là pour conseiller. «J’établis des parcours personnalisés dans les musées et les galeries, décrit-elle. Mais je peux aussi organiser des rencontres avec artistes ou galeristes, aider aux acquisitions ou même effectuer des transactions pour ceux qui souhaitent garder l’anonymat.» À leur façon, les palaces, véritables vitrines internationales, sont devenus des interlocuteurs du monde de l’art et des acteurs du marché.

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