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Le Confort, toujours moderne

Le 29 janvier 2018, par Virginie Chuimer-Layen

Interdisciplinaire et alternatif, ce haut lieu culturel de Poitiers rouvre ses portes avec une exposition mêlant art et musique, cultivant toujours l’esprit «Confort».

Le Confort, toujours moderne
Lang/Baumann, Beautiful House #2, 2017, le Confort Moderne.
© Pierre Antoine

Au 185 de la rue du Faubourg-du-Pont-Neuf à Poitiers, Beautiful House #2, wall painting des artistes suisses Lang et Baumann, accueille avec un éclatant graphisme les visiteurs dans un Confort renouvelé, après plus d’un an de travaux. Autrefois fonderie, cet entrepôt d’électroménager dénommé «Confort 2000» devient en 1985 le Confort Moderne, friche culturelle dans le sillage de la tendance de l’époque, pilotée par l’association L’Oreille est hardie. De 1985 à 2016, cette scène musicale, d’expositions et de fanzines ces journaux libres, élaborés de manière artisanale voit débouler la jeunesse locale, amatrice de pratiques plastiques avant-gardistes, voire outsider, dans de mythiques concerts de groupes indépendants. Le Confort Moderne devient dès lors un marqueur de la culture underground, au cœur d’une cité plutôt conservatrice, dont l’architecture arrivait, peu à peu, à essoufflement. En 2016, le maire, Alain Claeys, fait de ce projet de rénovation culturelle l’un des engagements majeurs de son second mandat. Seize mois plus tard, le phénix renaît de ses cendres, agrandi et rafraîchi. Pour obtenir ce résultat, la ville organise un dialogue compétitif, remporté par l’agence de Nicole Concordet. «Comment transformer le Confort Moderne, écrit l’architecte, tout en conservant les qualités de ses espaces (…), créer de la fluidité pour profiter de la générosité du site, étendu avec l’acquisition de nouvelles parcelles ?» En concevant un ouvrage incluant «une maîtrise d’usage, appréhendé comme un véritable acte culturel, à la démarche HQH», comprenez de haute qualité humaine. En bref, un projet élaboré en consultation, entre autres, avec les usagers. Nicole Concordet comprend aisément que l’entreprise vise à ne pas dénaturer l’âme des bâtiments préexistants. «Elle a “tricoté” avec la structure en place, explique le directeur, Yann Chevallier, en livrant un lieu presque brut où les pratiques artistiques à venir vont, peu à peu, s’approprier les formes.» De là une architecture présentée comme non finie, requalifiant les espaces extérieurs et le bâti d’origine, avec, entre autres, une salle de concert de huit cents places, un club, un bar-brasserie, un restaurant, deux salles d’exposition l’entrepôt et la galerie , la fanzinothèque et l’atelier de sérigraphie, auxquels elle ajoute une résidence d’artistes, composée de dix chambres et de deux studios. Elle imagine également une entrée commune aux espaces de diffusion musicale, d’art, d’éducation et de recherche, selon l’esprit transdisciplinaire des lieux. Le tout mêlant une librairie, un disquaire, des espaces de
travail, de production et des jardins. Des constructions simples, aérées, à l’esthétique fonctionnelle, où bois et métal dominent, qui redéfinissent l’ensemble de la «chaîne de production artistique» et sont conçues avec une indéniable économie de moyens. «Les travaux ont coûté 5 000 000 d’euros, souligne le directeur, ce qui nous a amenés à redoubler de créativité !»

 

Vue de l’exposition «Tainted Love», au Confort Moderne.
Sylvie Fleury (née en 1961), Untitled (Ô), 2008, néon violet, 250 x 185 x 10 cm, exposition «Tainted Love», au Confort Moderne. © Pierre Antoine


Des espaces d’exposition repensés
L’Entrepôt, plateforme de 1 000 mètres carrés, est aménagé sans que soit dénaturé son aspect, proche de la fabrique ou d’une Kunstverein (« centre d’art ») allemande. «La maîtresse d’œuvre a conservé la structure métallique préexistante. Elle y a ajouté un pan de mur et isolé le toit. Ces réaménagements nous permettent d’envisager une programmation de qualité muséale, et d’être un vrai lieu de production.» Alors, quid de celle-ci ? «Exigeante, internationale, elle reste fidèle à notre essence en valorisant les pratiques marginales et les minorités esthétiques. 70 % de nos propositions monographiques sont d’ailleurs consacrées à des artistes femmes.» Et pour piloter l’ensemble des projets, un seul pôle, au sein duquel œuvrent Sarina Basta pour les arts visuels, un curateur et non programmateur en musique, un autre spécialisé dans la recherche et l’éducation, enfin une personne en charge de l’édition. «Être nommé curateur à ces postes est aussi important, poursuit le directeur, car cela permet d’être plus investi en termes de responsabilité.» Comme tous les espaces d’exposition, celui de la galerie, de 200 mètres carrés et accolée à l’Entrepôt, ne possède pas de cartel pour orienter le public. Pas de place ici pour les discours préétablis ? «S’ils le souhaitent, les visiteurs peuvent demander des informations au disquaire à l’accueil, ajoute Yann Chevallier. Celui-ci a le rôle primordial de renseigner et de vendre des disques. Ici, aucun territoire n’est assigné à une fonction définie. La galerie est un site de monstration, de performance, de projection ou de conférences. Et si un plasticien veut investir la salle de concert, il peut le faire.»

Le Confort moderne est un dispositif hébergeant des pensées plurielles qui en produisent d’autres,
des expériences qui se partagent et se vivent 

L’art du corps invisible
Pour marquer sa réouverture se tient actuellement «Tainted Love», une exposition collective dont Yann Chevallier est le commissaire général, inspirée du tube new wave du groupe Soft Cell en 1981. «Tout le monde a un souvenir musical associé à un moment donné de sa vie. Nous souhaitions faire référence à la scène musicale émergente, à la culture queer, et en donner une vision plus plastique.» Les sculptures en bronze représentant des chaussures de la plasticienne Sylvie Fleury, présentées sur un miroir, font ainsi écho au dancefloor. Plus loin, un Chandelier de la danseuse et chorégraphe new-yorkaise Maria Hassabi dessine un langoureux ballet. Au fond, l’installation aux fantomatiques sculptures du duo We Are The Painters Nicolas Beaumelle et Aurélien Porte, très suivis par le Confort révèle des corps… absents. Dans toute l’exposition, à l’approche sensible, où les enveloppes corporelles sont parfois tronquées, fantasmées, hybrides, souvent insaisissables, il est question du genre, des identités mouvantes, réversibles, des cultes religieux, des tabous, de la sexualité, d’«alliances temporaires à l’inverse d’une communauté inclusive.»

Vue de l’exposition «Tainted Love», au Confort Moderne.
Vue de l’exposition «Tainted Love», au Confort Moderne. © Pierre Antoine

Un esprit toujours libre
En présentant des plasticiens de stature internationale comme Rita Ackermann, Sylvie Fleury et Betty Tompkins avec des artistes plus indépendants et en marge du marché, l’endroit ne perdrait-il pas de son essence ? Est-il toujours cette friche prospective et ce haut lieu de contre-culture ? «Certains des artistes exposés travaillent depuis longtemps avec nous, indique le directeur. Cependant, nous vivons dans un monde complexe, où l’industrie musicale et le marché de l’art sont inévitables. On s’interdit de porter un regard manichéen sur la création. Nous sommes aussi allés chercher des plasticiens qui s’inscrivent fortement dans la vie, loin des néons du white cube. » N’en déplaise, comme par le passé, à certains esprits conservateurs, le Confort reste un lieu de démocratisation culturelle et de dissidence, générant inéluctablement des tensions. «Nous ne sommes pas là pour faire du spectacle entre deux concerts : nous devons à notre public le meilleur. Il peut y avoir des frictions, mais celui-ci revient, car l’accueil est chaleureux et nous ne stigmatisons aucun comportement.»  Dans le paysage culturel actuel, propice aux transversalités, le Confort Moderne reprend sa place pour acquérir, espère-t-on, une dimension plus importante au niveau national et international. Un modèle unique ? «Certes, il y a bien la Friche Belle de Mai à Marseille, mais ici, nous sommes très impliqués dans les arts visuels et la musique, que nous gérons d’une seule main. Et puis, l’échelle est également différente.» Emblème poitevin de la «youth culture connectée au présent», il reste un lieu de surprises, de «désir» pour les plus jeunes artistes, un tremplin significatif, dans des bâtiments à l’intersection d’un centre d’art contemporain, d’une scène de musiques actuelles, et d’une fanzinothèque unique en Europe. Enfin, un «dispositif hébergeant des pensées plurielles, qui en produisent d’autres, des expériences qui se partagent et se vivent.»

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