Le combat de Christian Berst pour l’art brut

Le 29 septembre 2017, par Stéphanie Pioda

Depuis douze ans, le galeriste parisien se bat pour que l’art brut trouve sa place dans l’histoire de l’art officielle et actuelle. Alors qu’il gagne des batailles sur le terrain de la reconnaissance, il remet en question certains aspects du marché.

Christian Berst
© Photo Pierre-Emmanuel Rastoin

Comment soutenez-vous la cote de vos artistes à l’international, alors que nous sommes sur un marché de niche ?
Il s’agit là d’une des grandes difficultés. Les galeries spécialisées dans l’art brut stricto sensu se comptent sur les doigts d’une main et le nombre de celles lui ouvrant leur programmation, de vingt à trente. De quoi parle-t-on au regard des dizaines de milliers de galeries dans le monde ? D’une part infime, ce qui explique la complexité à agir avec force sur ce marché. En même temps, à travers la multiplication des expositions et des publications, l’intérêt grandissant des institutions et de personnalités importantes dans le monde de l’art, les observateurs les plus attentifs savent bien que nous sommes à un tournant.
Avez-vous l’exclusivité sur certains des artistes ?
Oui, elle est mondiale pour José Manuel Egea par exemple. Je la demande lorsque l’artiste n’a jamais été montré et que nous entamons un travail de fond, avec la publication d’un catalogue et la promotion sur les foires. Compte tenu des niveaux de prix dont on parle, il faut du temps pour espérer être remboursé de cet investissement de départ indispensable. Si je devais regarder ma calculette, je ferais du second marché, mais comme j’écoute ma passion et mon sens du devoir, je montre des artistes émergents et les aide à trouver la place que je pense être la leur.
Pouvez-vous nous faire partager l’une de vos dernières découvertes ?
L’artiste espagnol José Manuel Egea justement, que j’ai présenté l’année dernière. Son travail en filigrane sur l’idée de dédoublement m’a fasciné, ainsi que la figure du monstre déclinée à travers la lycanthropie, c’est-à-dire la faculté à se transformer en loup-garou. Nous ne parlons pas ici d’un héros de Marvel qui se métamorphose, mais du potentiel qu’il décèle en chacun de nous. Lorsqu’il intervient sur un mannequin d’une publicité de magazine, il nous révèle «la part de l’Autre» qui est en nous. Le prix de ses œuvres varie de 2 000 à 6 000 €.

José Manuel Egea (né en 1988), Sans titre, 2016, stylo-bille noir sur impression photographique, 30 x 21 cm. © Courtesy Christian Berst art brut
José Manuel Egea (né en 1988), Sans titre, 2016, stylo-bille noir sur impression photographique, 30 x 21 cm.
© Courtesy Christian Berst art brut

Vous avez intégré des foires d’art contemporain comme Art Paris ou la YIA. Ces manifestations sont-elles incontournables pour vous ?
En règle générale, une galerie de petite taille, comme la mienne, n’est pas en position de refuser la visibilité de ces plates-formes. Mais je me pose des questions sur la pertinence des foires condensant une offre pléthorique en un temps resserré : cela relève de l’hypermarché. Est-ce vraiment le cœur et l’esprit du métier que j’ai choisi ? Est-ce qu’on joue alors toujours ce rôle de passeur ? De plus, si tous les exposants ressortaient avec le compte en banque plein, avec des contacts à n’en plus finir ou des perspectives de croissance et de collaborations, ce serait formidable. Or, trop souvent, lorsque nous échangeons entre confrères, nous sommes contents si nous avons remboursé nos frais ! Ce système a réussi à nous convaincre qu’il s’agit d’un modèle indépassable et que si nous n’y participons pas, nous ne sommes plus sur la carte. Je pense que le leurre est peut-être là, et la perte de pouvoir des galeries tient au fait qu’elles l’ont transféré aux foires. Beaucoup de marchands, et davantage encore de collectionneurs, sont fatigués de ce schéma.
Vous ne semblez pas très convaincu des ponts que certains essaient de tisser avec l’art contemporain.
Il y a une réticence et une réserve naturelle de certains à envisager ces productions à l’intérieur de l’histoire de l’art, mais je pense que le questionnement est utile aux artistes que je défends et au débat renouvelé sur l’art : pourquoi l’homme produit-il un objet transitionnel, capable de cristalliser les passions, sa perplexité vis-à-vis de son destin ? On ne parle pas du spectaculaire, qui semble être devenu la norme de l’art contemporain. Un talisman de Melvin Way de trois centimètres sur sept ne peut intéresser le serial collectionneur milliardaire voulant ajouter une plume à sa tenue d’apparat : on n’est pas dans le colifichet, mais dans des démarches spéculatives intellectuellement. La spectacularisation de l’art est un écueil qui ne doit pas nous empêcher, à un moment donné, de poser la question cruciale qui fâche : est-on encore dans le champ de l’art ? Si on s’interdit cette question, on est dans un régime de pensée totalitaire.
Vous avez ouvert votre première galerie dans le quartier de la Bastille il y a douze ans. Depuis, l’art brut a beaucoup fait parler de lui, jusqu’à intégrer des manifestations prestigieuses, comme la Biennale de Venise…
Il ne faut jamais oublier que la véritable révolution s’est faite dans les années 1970, grâce à la radicalité de la démarche d’Harald Szeemann : une de ses premières décisions en tant que directeur de la Kunsthalle Bern a été de présenter la collection Prinzhorn, avant d’organiser l’une des expositions les plus révolutionnaires de l’histoire de l’art, «When Attitudes Become Forms». À la Documenta de Kassel de 1972, il présente au même niveau Wölfli et Beuys, Étienne-Martin et d’autres. Il aura fallu attendre quarante ans pour que ce dialogue art contemporain/art brut se noue vraiment, comme au cours de deux des trois dernières biennales de Venise.

 

Vue de la galerie Christian Berst, lors de l’exposition «Art brut, masterpieces et découvertes. Carte blanche à Bruno Decharme», en octobre-novembre 2
Vue de la galerie Christian Berst, lors de l’exposition «Art brut, masterpieces et découvertes. Carte blanche à Bruno Decharme», en octobre-novembre 2014.
© Courtesy Christian Berst art brut

Que dire de l’évolution des prix ?
Ceux-ci ont évolué, mais, heureusement pour les amateurs, nous sommes très en dessous des premiers prix de l’art contemporain. Il est aussi légitime que des œuvres importantes de ce champ-là finissent par atteindre une cote digne du rang qu’elles occupent dans l’histoire de l’art. Déjà dans les années 1940, André Breton considérait Adolf Wölfli parmi les quatre plus grands artistes du XXe siècle. Il était possible il n’y a pas si longtemps d’acheter une de ses œuvres de qualité muséale pour 30 000 € montant à multiplier aisément par cinq aujourd’hui, ce qui est encore un minimum. Comparaison n’est pas raison, mais il y a une injustice profonde dans le fait qu’un artiste comme lui, contemporain de Braque, Kandinsky, Picasso ou Klee, n’ait pas des prix plus soutenus. Pourquoi ? Parce que les gens ne le connaissent pas, c’est la seule raison. De même, je ne céderais pas à moins de 25 000 € une pièce majeure du Russe Alexandre Pavlovitch Lobanov, alors que je la proposais autour de 3 000 € il y a douze ans. Il ne peut s’échanger aux prix d’un travail d’étudiant qui vient de sortir des beaux-arts ! Il faut revenir à un peu de décence.
Cependant, comme vous le disiez, l’art brut a été beaucoup médiatisé ces dernières années. Cela ne suffit-il pas à nourrir la curiosité du public ?
Le public répond toujours présent. Mais la difficulté du domaine qui est le mien est qu’il n’est pas enseigné dans les cursus habituels d’histoire de l’art ou très peu. J’ai toujours deux adversaires farouches : le dogmatisme et l’ignorance… L’un se nourrissant de l’autre, quand ils ne sont pas attisés par la paresse. Une absence de travail qui fait qu’on perpétue le scandale de ne pas envisager tout un pan de l’histoire de l’art, en étant dans une sorte de négation pure, de mensonge par omission. Ce n’est pas une intention de nuire, c’est juste que l’on est face à des gens globalement ignorants, et pour certains totalement dogmatiques.

CHRISTIAN BERST
EN 5 DATES
1964
Naissance à Bouxwiller (Bas-Rhin)
2005
Ouverture de sa première galerie, dans le quartier de la Bastille à Paris
2012
Commissariat de l’exposition «Arte bruta - terra incognita», à la fondation Arpad Szenes-Vieira da Silva à Lisbonne
2014
Inauguration de la galerie new-yorkaise ; nommé secrétaire général de l’Association des amis de la BnF
2017
Jusqu’au 14 octobre, exposition «Gugging ! the crazed in the hot zone», à la galerie Christian Berst (3-5, passage des Gravilliers, Paris IIIe, www.christianberst.com)
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