Le Clos de Vougeot, un château dans les vignes

Le 19 novembre 2020, par Anne Doridou-Heim

Classé monument historique en 1949, ouvert toute l’année au public, le château du Clos de Vougeot demeure le symbole de près d’un millénaire de l’histoire de la Bourgogne et de sa culture, même s’il ne produit plus de vin.

Le château et sa façade Renaissance.
© Serge Chapuis

Jamais plus qu’en automne, lorsque son écrin de vignes s’allume de pourpre et d’or, le château du Clos de Vougeot n’est mieux mis en valeur. Au milieu de cinquante hectares clos d’un mur long de trois kilomètres, sa silhouette se dessine, authentique et souveraine. À l’époque médiévale, présence cistercienne et terroir viticole vont de pair et les abbayes se dotent de vastes celliers. La nature faisant bien les choses, la Bourgogne est à la fois le berceau de l’ordre et un terreau propice à l’élevage de la vigne. Pourtant, lorsque dès 1110, Cîteaux se fait remettre des «terres incultes et même en broussailles», puis qu’un demi-siècle plus tard les bénédictins de Vergy lui cèdent leurs droits séculaires sur leurs terres vierges, personne ne peut imaginer que l’histoire du Clos de Vougeot se mette en marche pour si longtemps. Les frères vivant dans l’ascèse selon Saint-Benoît vont se faire défricheurs, bâtisseurs et vignerons. Pour construire leur exploitation, ils extraient des pierres de l’ancienne carrière de Vougeot et, pour les charpentes, abattent des chênes des forêts généreuses du Morvan. C’est d’abord un important cellier à demi enterré qui grandit, capable d’accueillir deux mille pièces et couvert d’un spacieux grenier servant de dortoir. Comprenant l’intérêt de l’aération pour une bonne fermentation, les moines disposent une série de dix fenêtres à lancettes filtrant lumière et fraîcheur et donnant à l’ensemble une réelle qualité architecturale. Vient ensuite la cuverie, conçue comme un cloître autour d’un préau central et dans laquelle on pénètre par une porte charretière à cintre surbaissé. Elle abrite quatre pressoirs à cabestan monumentaux, réputés uniques au monde par leurs dimensions hors du commun, soit 10,50 mètres de long pour le plus grand et datant de 1476-1477 pour le plus ancien. Il fallait pas moins de six à huit hommes pour mouvoir leur vis. Le premier vin a peu de consistance et d’intérêt. Mais la demeure prospère tranquillement, parallèlement à la qualité de son breuvage, soutenu par des ducs de Bourgogne qui ont très tôt compris son impact économique et le prestige qu’ils pouvaient en tirer.
 

Le château du Clos de Vougeot, dans son écrin de vignes. © Bénédicte Manière
Le château du Clos de Vougeot, dans son écrin de vignes.
© Bénédicte Manière

Ascèse monacale et art de vivre
Les frères développent un savoir-faire viticole unique, réfléchissant aux questions de taille, de sélection des cépages, de conservation du nectar. Ils donnent aussi son identité au terroir local en définissant des «climats» — parcelles qui, selon la nature de leur sol, donnent des vins de caractères différents — et en construisant des clos pour protéger la vigne des animaux. On est face à un rare exemple d’exploitation complète de la vigne à la fin du Moyen Âge. Avec la Renaissance, les temps changent : l’esprit monacal ne dédaigne plus de cohabiter avec un certain art de vivre. En 1551, Dom Jean Loisier, 48e abbé de Cîteaux, décide d’ajouter une maison de plaisance aux sévères bâtiments viticoles. Construite dans le plus pur style de l’époque, elle se compose de deux corps en équerre avec, côté cour, des fenêtres à meneaux, des pilastres et de délicates sculptures. La silhouette du Clos de Vougeot devient ainsi le fleuron de la Renaissance bourguignonne. Jusqu’à la Révolution, non sans quelques soubresauts, celui-ci demeure entre les mains de Cîteaux, mais ce sont des bras laïcs qui exploitent désormais les terres. Vient la prise de la Bastille, puis la confiscation et la déclaration du site comme bien national, le 13 février 1790. Les péripéties dureront près d’un siècle : succession de propriétaires, découpage du domaine… le château souffre jusqu'à ce qu'un négociant de Nuits-Saint-Georges, Léonce Bocquet, ne l’acquière en 1889 avec ses vignes attenantes. Il sauve l’édifice d’une destruction certaine, le restaure à grands frais et fait décorer les salles du premier étage de monumentales cheminées, dans le style néo-Renaissance en vogue.

 

Le cellier médiéval à demi enterré. © J.L. Bernuy
Le cellier médiéval à demi enterré.
© J.L. Bernuy

«Jamais en vain, toujours en vin»
Dans les années 1930, après le krach boursier de 1929 et treize ans de prohibition, le bourgogne ne se vend plus, malgré de grands millésimes. C’est dans ce contexte qu’un petit groupe de vignerons inspirés a l’idée de se réunir. La confrérie des chevaliers du Tastevin, du nom de cette petite coupe dont on se sert pour déguster le vin, voit le jour. Son caractère bachique est parfaitement assumé : «Si nos caves sont pleines, il faut les vider et inviter nos amis pour nous aider. […] Pour conjurer le sort, au contraire, empruntons à Rabelais sa truculence, sa bonne humeur et à Molière sa philosophie souriante, son bon sens». Le 29 novembre 1944, Étienne Camuzet, propriétaire depuis 1920, cède le château — sans les vignes — à la société civile des Amis du Clos de Vougeot, qui accorde un bail de quatre-vingt-dix-neuf ans aux membres dirigeants de la confrérie. Ceux-ci ne ménagent pas leurs efforts pour écrire une nouvelle page, dans la perpétuation des traditions et le rétablissement de la grandeur de la demeure cistercienne. La Bourgogne y est désormais célébrée dans toute sa générosité de terre d’accueil et de culture humaine — «au large», selon une expression régionale qui prend ici tout son sens. Être intronisé chevalier du Tastevin lors d’un des fameux «Chapitres» (assemblées) qui rythment les saisons est pour tout un chacun un moment unique, et l’on ne compte plus les personnages célèbres à l’avoir vécu, du général de Gaulle à Fernandel, de Grace de Monaco à Catherine Deneuve. Depuis le 16 novembre 1946, date du premier Chapitre – celui baptisé fort à propos «Résurrection» –, on célèbre ici l’âme du vin, présent du ciel et fruit du labeur des hommes qui réunit et honore la fraternité et la joie de vivre. L’esprit rabelaisien y a élu domicile. Deux fois par an, sur sept cents crus parmi les plus prometteurs sélectionnés de manière anonyme par un jury de dégustateurs de renom, près de deux cent cinquante sont estampillés du «sceau du Tastevin», un label de qualité internationalement reconnu. Le 4 juillet 2015 – année d’un grand millésime –, les Climats du vignoble de Bourgogne ont été inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco, à l’issue de dix années d’âpres batailles. Et si le château ne possède plus de vigne, réparties en 134 parcelles appartenant à quatre-vingts vignerons, il s’impose naturellement comme leur siège.

 

Le Porteur de benaton  d’Henri Bouchard  (1875-1960), dans la petite cour. © Bénédicte Manière
Le Porteur de benaton d’Henri Bouchard  (1875-1960), dans la petite cour.
© Bénédicte Manière

Le vin est culture
Le Clos de Vougeot possède en revanche des collections, toujours en relation avec la vigne et l’ancrage local, qu’une politique d’acquisitions s’efforce d’enrichir. Le Porteur de benaton, dernière sculpture de l’artiste bourguignon Henri Bouchard, et deux tapisseries du maître lissier beaunois Michel Tourlière ont ainsi rejoint ses murs. En décembre 2012, des membres de la confrérie ont également repéré, lors d’une vente aux enchères en Autriche, une peinture de Maurice Utrillo. L’artiste a représenté Vougeot comme il le faisait pour la colline de Montmartre, sous un manteau de neige… L’histoire avec le Clos n’est cependant pas avérée – aucune trace de l’artiste sur place – et l’œuvre aurait pu être inspirée d’une carte postale. Elle trône aujourd’hui dans l’ancien cellier. Des ensembles thématiques ayant trait à l’art populaire sont aussi constitués, et une partie de ces collections – complétée par des prêts d’institutions principalement régionales – est montrée chaque année au public. Dans Le Festin de Babette (1987) tourné par Gabriel Axel, à sa maîtresse s’inquiétant de l’amoncellement de bouteilles dans la cuisine, espérant qu’il ne s’agisse pas de vin, la délicieuse Babette jouée par Stéphane Audran répondait : « Oh ! non, Madame, ce n’est pas du vin. C’est du clos-vougeot 1846. »

à savoir
«Du vin et des dieux»,
château du Clos de Vougeot, rue de la Montagne, Vougeot 
(21), tél. : 03 80 62 86 09
Exposition prolongée en 2021.
www.closdevougeot.fr
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