Le charme discret du maharajah

Le 14 novembre 2019, par Jean-Louis Gaillemin

Depuis la vente d’une partie de son mobilier en 1980, le Manik Bagh, palais d’Indore créé par Yeshwant Rao Holkar II en 1930, était devenu un mythe. Avec «Moderne Maharajah», Raphaëlle Billé et Louise Curtis exposent un des derniers grands mécènes de l’entre-deux-guerres.

Bernard Boutet de Monvel, S. A. le maharajah d’Indore, 1929, huile sur toile, 194,5 x 116,5 cm, Collection Al Thani.

Rieur, élégant, facétieux, mystérieux, le jeune couple adopte des poses qui bousculent le portrait traditionnel. Dans l’ombre, leurs visages semblent fascinés par les contours magiques d’un cristal lumineux. Là, c’est elle qui joue les devineresses devant un graal en métal argenté aux torsions spiralées, objets de la maison Desny. Man Ray, qui a déjà célébré les charmes mystérieux de la modernité pour Charles et Marie-Laure de Noailles, dans leur maison de Hyères, met en scène le nouveau couple moderne qui enchante Paris, New York et bientôt Hollywood : le maharaja et la maharani d’Indore. Bernard Boutet de Montvel les a peints à l’occidentale, lui en habit, elle en robe du soir, et tout New York s’est rué à la galerie Wildenstein pour admirer deux nouveaux portraits où ils ont posé en tenue orientale : « Incroyable succès de mes deux toiles, surtout le maharaja […] je ne vois que des personnes délirantes. » C’est par l’intermédiaire du collectionneur, esthète et écrivain Henri-Pierre Roché, rencontré lors de ses études à Oxford, que le prince a fait la connaissance de Boutet de Montvel et de Man Ray. Introduit, toujours par l’auteur de Jules et Jim, dans l’atelier de Brancusi, le prince lui achète les trois « oiseaux dans l’espace » en bronze, en marbre noir et en marbre blanc, avec l’idée de construire un temple pour les accueillir. C’est aussi par Roché que le prince est introduit en 1929 chez Jacques Doucet dans son studio de Neuilly, meublé par les créateurs les plus innovants de l’époque, Eileen Gray, Pierre Legrain et Marcel Coard, où il découvre Picasso, Matisse, Chirico, Brancusi, Picabia. « Les deux heures de ma visite chez vous ont compté parmi les meilleures que j’ai passées à Paris. Ce sont là de rares impressions que j’emporte jalousement avec moi et qui me dureront […] », lui écrira-t-il.
 

Palais Manik Bagh, la salle à manger avec les sculptures de Brancusi
Palais Manik Bagh, la salle à manger avec les sculptures de BrancusiPHOTO ROBERT DESCHARNES © DESCHARNES ET DESCHARNES SARL 2019


Luxe et modernité
Le fait que le couple ait décidé de faire construire et d’installer un « palais moderne » en Inde électrise le milieu de l’art, car la modernité est en question : la mode change et les commandes sont rares. Sans attendre, Jacques-Émile Ruhlmann, au Salon des artistes décorateurs en 1929, montre un stand dédié à « un prince héritier d’un vice-roi des Indes ». L’année suivante, ce sont Louis Sognot et Charlotte Alix qui présentent « un salon de repos pour une habitation coloniale ». Les commandes suivent. Le maharaja visite d’autres salons à Paris (Automne, UAM) et à Berlin (Deutsche Bauausstellung), où réside l’architecte Eckart Muthesius, rencontré lui aussi à Oxford, à qui il a confié la réalisation de son projet. Fils d’Hermann, l’introducteur en Allemagne de la tradition Arts & Crafts, et fondateur du Werkbund, Eckart est né dans le milieu esthète moderniste. Sa mère Anna a écrit un livre sur la « réforme » du vêtement féminin, dont la couverture est illustrée par Frances MacDonald, la belle-sœur de Charles Rennie Mackintosh, qui créera des luminaires et un vitrail pour la maison des Muthesius à Berlin. Devenu parrain du jeune Eckart, Mackintosh offrira à son filleul un couvert à son chiffre. Les dessins préparatoires pour le Palais publiés dans la presse de 1929 montrent dans un premier temps un palais « art-déco » qu’on aurait bien vu à Miami Beach. Puis le projet s’affine, se radicalise. Publié en 1933, le « palais de conte de fées indien » étonne par son audace : façades pures et nues, vastes parallélépipèdes en béton surmontés d’une terrasse. La réalité est tout autre. Muthesius, comme Le Corbusier, n’a pu s’empêcher de retoucher ses photographies pour accréditer la légende d’une architecture hors sol, abstraite, internationale. Les quatre frontons du palais ont été gommés, la pittoresque découpe des toits supportés par des charpentes en bois et recouverts de tuiles est masquée. Loin d’être en béton, les murs sont en briques, apportées sur le chantier par les indigènes qui les posaient à même leur tête. Air conditionné, chauffage électrique, éclairage indirect, téléphone : le modernisme du palais est purement technique, à l’instar du train, de l’avion et d’une caravane réalisés dans la foulée.

 

Ivan Da Silva Bruhns, carton de tapis pour le palais Manik Bagh, 1931, gouache sur papier 56 x 75,5 cm.
Ivan Da Silva Bruhns, carton de tapis pour le palais Manik Bagh, 1931, gouache sur papier 56 x 75,5 cm. © PARIS, GALERIE DORIA/PHOTO ÉD’ART


Des espaces fonctionnels et colorés
Muthesius n’a les mains libres que dans l’aménagement intérieur. Si les bureaux, sièges, étagères et bibliothèques témoignent d’une lourdeur post-Bauhaus, il semble plus à l’aise avec le métal et le verre : consoles étagères, table à plateau en alpaca et « coiffeuse mobile électrifiée » témoignent d’une virtuosité qui s’affirme dans les luminaires, véritables sculptures. La plupart des autres meubles sont fournis par des artistes ou des firmes françaises, dont Roché est l’intermédiaire : pour les meubles Ruhlmann, mais surtout Sognot et Alix pour les objets, Jean Puiforcat et Jean Luce pour les objets de table, Desny pour les objets et luminaires. Sans oublier quelques icônes du moment : les chaises longues d’Eileen Gray, de Renée Herbst ou du trio Corbusier, Jeanneret et Perriand rejoignent également le palais. La maison Desny pour les objets, Sognot et Alix pour les meubles, sont particulièrement représentatifs de cette modernité sophistiquée. Loin de vouloir éclairer, les lampes de Desny se contentent d’afficher leurs structures lumineuses. Le jeu entre les sections carrées ou rondes et les lames d’acier des portants (fauteuil club), l’insertion d’un disque pour sceller le piétement (table de jeu), les éléments pivotants du lit ou de la coiffeuse, les lumières intégrées sont, dans les meubles de Sognot et Alix, d’une subtilité qui n’a rien à envier à l’ébénisterie traditionnelle. Le duo n’hésitera pas à imiter artisanalement les matériaux industriels pour obtenir des proportions et des matières plus séduisantes. En dépit des efforts d’Henry-Pierre Roché et exception faite de Man Ray, Brancusi et Cournault, le prince n’a guère été tenté par l’avant-garde artistique entrevue chez Doucet. À Manik Bagh, la modernité est moins dans les œuvres que dans l’agencement des espaces. Les meubles sont mis en scène par Muthesius selon un schéma géométrique très étudié. Les couleurs des tapis d’Ivan Da Silva Bruhns, des tissus des sièges et de la peinture des murs se répondent, ponctués par les zones de lumière selon des gammes chromatiques de bleus et argent, d’ors et d’ocres, voulues par le prince. C’est ici que les luminaires de Muthesius jouent leur rôle de sculptures, scandant l’espace. Pour mieux faire scintiller les murs, le peintre Ernst Messerschmidt intègre de la poussière de verre et de métal dans la peinture qui y est vaporisée. Les subtilités sont gommées sur les clichés en noir et blanc de l’architecte, mais évoquées dans le catalogue du musée des Arts décoratifs par le reportage en couleur de Robert Descharnes en 1970. Le projet du maharajah moderne devait s’achever par la construction dans son parc d’un temple de la Méditation, appelé encore « temple de l’Amour ou de la Délivrance », pour accueillir les oiseaux de Brancusi. Roché se souvient : « Il voulait aussi, plus tard, faire bâtir pour eux un temple par Brancusi, de douze pas sur douze, posé sur la pelouse près de son palais, sans portes ni fenêtres avec une entrée souterraine, un temple pour méditer […] ». Le jeu des lumières, les reflets d’une pièce d’eau, une fresque murale auraient fait vivre les trois sculptures disposées « comme des esprits auprès du temple », en compagnie d’une œuvre plus primitiviste en bois : L’Esprit du Bouddha (1937-1938). Brancusi vint à Indore en 1938, mais la mort de la maharani modifia le projet vers un mausolée qui ne devait finalement jamais voir le jour. Après guerre, le Prince revint à Paris : « Vingt-cinq ans après sa première visite, le maharajah est revenu pour regarder avec Brancusi la maquette du temple mort-né, et ils étaient assis avec les genoux pliés de côté, comme la première fois, et ils se taisaient. »

à voir
« Moderne maharajah, un mécène des années 1930 », musée des Arts décoratifs,
107-111, rue de Rivoli, Paris Ier, tél. : 01 44 55 57 50.
Jusqu’au 12 janvier 2020.
www.madparis.fr