Le chant des canaris

Le 09 janvier 2020, par Vincent Noce

 

Le spectre des catastrophes hante la nouvelle année. L’Australie a été engloutie par les flammes, tandis que son premier ministre, Scott Morrison, était surpris en vacances à Hawaï. Son gouvernement a tout fait pour saboter les efforts internationaux pour l’environnement, avec des alliés comme les États-Unis et le Brésil. Il est allé encore plus loin qu’eux dans la censure, puisqu’il s’efforce d’introduire des lois punissant de prison les militants écologistes, par exemple s’ils appellent à des mouvements de boycott. En regard de cette tragédie, l’événement est passé inaperçu, mais, en décembre dernier, Scott Morrison a annoncé la suppression du ministère de la Culture et de la Communication, réduit à l’état de service au sein du ministère des Transports et de l’Infrastructure. Les opposants ont eu beau faire observer que les revenus de l’industrie correspondante sont estimés officiellement à plus de cent dix milliards de dollars australiens, le double de ceux de l’agriculture et de la pêche, il n’en a eu cure. Ce dévot évangéliste a justifié sa politique suicidaire contre l’environnement par la défense de l’emploi et de l’économie. Dans quel état se trouve désormais son pays ? Au Brésil, où les incendies ont aussi ravagé des parties de la forêt amazonienne, dès son arrivée au pouvoir, Jair Bolsonaro a coupé dans les budgets de la culture, tout en nommant un cortège d’illuminés pour conduire sa guerre contre les artistes. Roberto Alvim, son secrétaire d’État à la culture, qui a conduit son propre théâtre à la faillite, mais a découvert Dieu après un cancer, promet d’éliminer les influences sataniques dans la vie culturelle. Bon courage ! Le patron de l’Agence nationale des arts, le chef d’orchestre Dante Mantovani, prétend que le KGB a infiltré la CIA pour distribuer du LSD à Woodstock et que le rock’n roll par sa débauche conduit à la drogue et à l’avortement. Injuriant Gilberto Gil et Caetano Veloso, il a accusé John Lennon d’avoir signé un pacte avec le diable. Comme en écho, à Londres, Dominique Cummings, l’âme damnée de Boris Johnson, a lancé un appel «aux cinglés et aux asociaux» pour venir occuper les postes qu’il entend libérer dans les cabinets.

Dans tous les pays, y compris la France, le déclin des aides à la culture remonte à une succession de gouvernements. 

Dans son programme pour 2020, s’il ne se met pas à bombarder les sites culturels iraniens, tout en éliminant la recherche sur le changement climatique au sein de l’agence de l’environnement, Donald Trump a prévu de supprimer deux agences, celle pour les arts et celle pour les humanités. La haine de la culture se double de celle de l’éducation. Le budget fédéral qu’il a promu (4,75 trillions de dollars) est le plus considérable jamais vu, mais la part réservée aux arts a été réduite des deux tiers, à 29 millions, tout juste suffisants pour engager la fermeture des opérations. Le mal est plus ancien qu’il n’y paraît. Dans tous les pays (y compris la France), le déclin des aides à la culture remonte à une succession de gouvernements. Née en 1965, sur une idée défendue par Eisenhower, l’agence américaine pour les arts était dotée de 176 millions de dollars de budget en 1992, avant de descendre à une centaine de millions ces dernières années. En Australie, le soutien à la culture est tombé à 0,5 % du budget fédéral, onze fois moins que les subventions aux industries minières, si bien qu’un chroniqueur a parlé de «désertification» (culturelle) du pays, sinistre présage de la catastrophe naturelle à venir. Partout, la création accuse le coup : les droits d’auteur collectés au Royaume-Uni ont baissé de 42 % depuis 2005, et d’autant en une décennie aux États-Unis. Les mineurs de fond avaient pour habitude de placer des canaris dans les galeries pour les prévenir d’une catastrophe. S’ils s’arrêtaient de chanter, il était temps de remonter, l’explosion pouvait être imminente. La planète a besoin de ses artistes, de ses professeurs et de ses chercheurs. Le monde a besoin de canaris. 

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