Le casse-tête Corot

Le 01 février 2018, par Annick Colonna-Césari

Il est l’un des peintres les plus copiés et falsifiés de l’histoire de l’art, et l’expertise de ses tableaux est un vrai casse-tête. Enquête à l’occasion de l’exposition que lui consacre le musée Marmottan Monet à Paris.

Petite fille à la poupée, 1830-35, huile sur toile. Récemment authentifié par Martin Dieterle et Claire Lebeau, ce tableau a été inclus dans le 6e supplément.
courtesy sotheby’s, inc. © 2012

De ses voyages en Italie, il a rapporté des vues de Rome, de Florence ou de Tivoli ; mais il a aussi inlassablement arpenté les campagnes françaises, plantant son chevalet de la Normandie à la Provence via le Morvan. Nimbés de halos argentés ou dorés, ces paysages bucoliques, qu’admiraient Delacroix et Baudelaire, ont forgé sa réputation et lui ont valu le titre de «précurseur de l’impressionnisme». L’exposition parisienne rappelle qu’il fut parallèlement un remarquable peintre de figures, enveloppant de sa touche intimiste ses proches et des personnages plus ou moins imaginaires, paysannes, moines ou enfants. Même si cette facette est moins connue, parce que, comme l’explique Sébastien Allard, directeur du département des peintures du musée du Louvre et commissaire de l’exposition, «il ne souhaitait pas les montrer dans les salons. Restées pour la plupart dans son atelier, elles n’ont été dévoilées qu’après sa disparition». Selon Degas, elles constituaient pourtant la meilleure partie de sa production, dont la hardiesse inspirera plus tard Braque, Derain ou Picasso. «Dernier des classiques, premier des modernes», Jean-Baptiste Camille Corot (1796-1875) est également devenu la hantise des professionnels tant il a attisé l’appétit des faussaires. Bien sûr, il n’est pas le seul à les avoir inspirés. Victimes de leur succès, Rembrandt, Vermeer, Watteau, Renoir, Modigliani et Picasso ont subi un sort identique. Corot détient néanmoins la palme. Au point qu’un chapitre entier du catalogue de la rétrospective au Grand Palais en 1996 était consacré à la question, sous la plume de son commissaire Vincent Pomarède, conservateur au Louvre. «Corot, écrivait-il, a été l’un des artistes les plus copiés et imités de l’histoire de la peinture française.»
 

“Paysage breton”, 1840–1850, oil on canvas, private collection.
“Paysage breton”, 1840–1850, oil on canvas, private collection.© All right reserved

Le délicat exercice de l’authentification
En effet, les faux sont apparus de son vivant, à partir des années 1860, sa renommée désormais bien établie, alors que se développait le marché de l’art. Et le trafic s’est poursuivi jusqu’aux environs de 1930. Dans l’espoir de l’enrayer, son ami et peintre Alfred Robaut (1830-1909) avait entrepris la rédaction d’un catalogue raisonné, qui, parachevé par Étienne Moreau-Nélaton, sera publié en 1905, répertoriant dans ses cinq volumes, quelque 2 500 tableaux de la main du maître. Et parallèlement dressé un inventaire des 500 faux, qu’il avait à l’époque déjà repérés. De là est née la boutade, reprise en 1936 par l’historien de l’art René Huyghe : «Corot est l’auteur de 3 000 tableaux dont 10 000 ont été vendus en Amérique.» Si le second chiffre est invérifiable, on sait avec certitude que le trafic ne s’est pas limité aux États-Unis. Et nombre de professionnels se sont laissé piéger. «Des donations, des legs, et malheureusement parfois des achats, ont pu “enrichir”, entre 1900 et 1940, les collections publiques du monde entier, y compris celles du Louvre, de faux tableaux », confirmait d’ailleurs Vincent Pomarède. Sans doute la cote de l’artiste en a-t-elle pâti. L’ombre continue en tout cas de planer : «Les collectionneurs sont inquiets, témoigne Pascale Pavageau, directrice du département du XIXe siècle de la maison de ventes Sotheby’s. Si le «Robaut» demeure leur référence, ils veulent se rassurer par d’autres expertises.» Ce problème, Martin Dieterle le connaît bien. C’est à lui que s’adressent marchands et particuliers pour effectuer les authentifications. Avec sa fille Claire Lebeau, l’expert parisien de renommée internationale examine en moyenne 350 tableaux par an, «parmi lesquels pas même 10 % sont authentiques», précisent-ils. Mais dans la famille, on a l’œil aiguisé. Car on côtoie le maître depuis cinq générations. Charles, arrière-grand-père de Martin, a travaillé durant une quinzaine d’années dans son atelier, à la fois élève et factotum. Quant à ses descendants, ils se sont spécialisés dans l’analyse de son œuvre, accumulant catalogues, notes manuscrites, correspondance et photos. Une mine d’informations. Au fil de leurs investigations, les Dieterle ont ainsi, depuis 1948, ajouté au catalogue Robaut six suppléments  dont le dernier publié tout récemment , identifiant au total 500 «nouveaux Corot», tel ce portrait de Petite fille à la poupée, conservé dans une collection du sud de la France, adjugé 55 000 € en juin 2017, sous le marteau de Sotheby’s à Paris. Dans leurs archives, sont également répertoriés quelque 13 000 faux, aujourd’hui numérisés. Mais distinguer le bon grain de l’ivraie est un casse-tête. Il faut d’abord se pencher sur les attributions erronées. Les séances de travail d’après nature, pendant lesquelles Corot peignait aux côtés d’autres artistes sur le même motif, ont compliqué la tâche des spécialistes, les styles étant parfois si proches qu’ils ont pu en toute bonne foi s’y tromper. Afin de répondre aux abondantes sollicitations des marchands, le maître a, dans les années 1850, créé son atelier. Différencier les répliques et les variantes, que ce dernier faisait de ses propres toiles, des copies d’élèves ou encore des œuvres de collaboration, nécessite là encore une étude approfondie, d’autant que certains tableaux se sont retrouvés affublés d’une signature apocryphe. Qui plus est, on a raconté que Corot, à la générosité légendaire, allait jusqu’à signer des œuvres de compagnons dans le besoin. Mais là, Martin Dieterle s’insurge : «Pour aider un ami, il est arrivé une ou deux fois qu’il finalise un tableau, avant d’apposer son nom, et c’est devenu un mythe !»

 

 
“Bacchante à la panthère”, c. 1855-1860, oil on canvas, Shelburne (Vermont), Shelburne Museum.
Bacchante à la panthère, vers 1855-1860, huile sur toile, Shelburne (Vermont), Shelburne Museum. © Shelburne Museum

Les paysages, victimes du trafic
L’existence des faussaires, en revanche, ne l’est pas. «Son style leur paraissait facile à imiter», avance l’expert. Qui pense évidemment le contraire : «Il y a chez Corot une intelligence de conception, alternant les clairs et les obscurs, dans une disposition quasi musicale où aucun élément n’est laissé au hasard.» Il n’empêche. Des indélicats, jusque dans son entourage, ne se sont pas privés d’exécuter des pastiches frauduleux, tel Achille Oudinot, l’un de ses préparateurs, qui, ayant émigré à Boston pendant la guerre de 1870, en a réalisés pour survivre. «Beaucoup de toiles, résume Claire Lebeau, sont des patchworks des motifs récurrents utilisés par Corot, un petit arbre penché, un soleil couchant, un batelier au bord de la rive, une paysanne avec ses vaches.» Des filières de production industrielle de faux se sont même mises en place en France, en Belgique et aux États-Unis. Durant la seule année 1888, un atelier situé à Ixelles a fabriqué 235 paysages. Le jeune Fernand Léger a exercé dans l’un d’eux à Paris. Il composait des tableaux «à la manière de», avant de s’apercevoir qu’était ensuite incorporée la signature du maître. Et des filous ont exploité le filon, comme le docteur Jousseaume, dont la collection comprenait 2 414 œuvres, toutes fausses et présentées comme authentiques à Londres en 1929. Une chose est certaine. Le trafic a essentiellement porté sur les paysages. Ayant peu circulé sur le marché du vivant de l’artiste, les figures ont échappé au phénomène, «à l’exception de quelques paysannes en costume italien ou de quelques nymphes», précise Claire Lebeau. «Le public, poursuit Sébastien Allard, les a découvertes à l’occasion de la vente posthume de son fonds d’atelier, qui eut lieu à l’Hôtel Drouot en 1875, et surtout lors d’une exposition organisée en marge du Salon d’automne de 1909.» Leur modernité n’était de toute manière pas dans le goût des faussaires.

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