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Le boom du marché de l’art contemporain en Corée

Publié le , par Virginie Chuimer-Layen

Implantation de nombreuses galeries internationales à Séoul, nouvelle foire internationale premium, autant de signaux témoignant du boom du marché de l’art contemporain en Corée. Les raisons ? Décryptage sur place.

Vue extérieure de la Kukje Gallery, à Séoul.Courtesy Kocis, photo Seokyeong Lee /... Le boom du marché de l’art contemporain en Corée
Vue extérieure de la Kukje Gallery, à Séoul.
Courtesy Kocis, photo Seokyeong Lee / Penta Press

Le pays du Matin calme serait-il en train de rebattre les cartes du marché de l’art contemporain mondial ? Selon Artprice, les ventes aux enchères de ce segment pour l’exercice 2021-2022 s’élèvent en Corée du Sud à près de 66 M$, la capitale connaissant une progression remarquable de 344 % de son chiffre d’affaires d’art contemporain. «Non seulement Séoul a complètement récupéré de la crise sanitaire, peut-on encore lire dans le rapport, mais elle s’impose désormais comme l’une des nouvelles capitales de l’art contemporain à l’échelle globale. Elle dépasse aujourd’hui Tokyo, malgré une croissance de + 55 % enregistrée par cette dernière.» De ce fait, la Corée du Sud se situerait au cinquième rang mondial, juste après la France et devançant le Japon, l’Allemagne et la Pologne. Au niveau du marché asiatique, elle aurait ainsi damé le pion au pays du Soleil-Levant, en passant en deuxième position, après l’indétrônable Chine, qui accuse pour sa part une diminution de 33 % de son produit de ventes. Ces données à la hausse s’expliquent par la fiscalité favorable à l’achat d’œuvres d’art en Corée du Sud, mais aussi par la politique «zéro Covid» implacable de la Chine, sans oublier l’apparition en nombre des millenials, friands de juteux investissements. Déjà, avant la pandémie, le pays bénéficiait d’un contexte favorable à l’expansion de son marché. «Avec ses grands artistes, ses collectionneurs passionnés, ses nombreux musées et fondations privés, ses galeries d’art parmi les plus compétitives d’Asie et son puissant mécénat d’entreprise, la Corée a toujours possédé de solides infrastructures, explique la direction de Leeahn Gallery, enseigne parmi les plus prestigieuses de Séoul. Sa politique d’exonération fiscale sur les œuvres d’art est l’un des facteurs qui la rend si attrayante.» En effet, l’État ne taxe pas l’importation des œuvres d’art et, selon Artprice, les œuvres d’artistes vivants d’une valeur inférieure à 60 millions de wons – environ 50 000 $ – sont exonérées de taxes de vente. «Idem pour les droits de succession», selon Hyun-Hee Kim, commissaire-priseur senior à Seoul Auction, qui précise : «les œuvres sont taxées uniquement si leur valeur dépasse les 600 millions de wons, soit 500 000 $. Notre marché a donc un important potentiel à long terme.» Les voyants sont donc de plus en plus au vert, renforcés par le repli de la Chine et la crise immobilière du pays. «En raison de la fermeture de la Chine depuis la crise du Covid-19, ajoute Woo-Jung Woo, directeur de la Hakgojae Gallery, enseigne emblématique ayant participé à Frieze Seoul dans la section Masters, les acheteurs qui se tournaient vers Hong Kong, le Japon ou encore Taiwan se sont alors retournés vers nous.» Enfin, selon le centre de recherche sur l’authentification et l’évaluation des œuvres d’art de Corée (KAAARC), l’investissement dans l’art constituerait une alternative aux achats immobiliers, soumis à de lourdes réglementations, et aux prix très élevés.
 

Millenials, galeries étrangères et effet Frieze
À tous ces éléments s’ajoute celui, majeur, du profil plus jeune des nouveaux acheteurs. «Ils ont 20, 30, voire 40 ans, souligne Tae-Hee Joung, responsable des ventes Fine Art chez Seoul Auction. Ayant vécu à l’étranger, ils ont des goûts très occidentalisés et un pouvoir financier conséquent. Habitant les beaux quartiers comme celui de Gangnam, réputé pour ses magasins de luxe, ils réagissent vite, surfent sur Internet et les médias sociaux, et considèrent souvent les œuvres d’art comme un investissement lucratif.» Et la Hakgojae Gallery d’ajouter : «En outre, la “K-culture” étant très en vogue en Occident depuis environ dix ans, à travers la musique, la mode, le cinéma, certains amateurs étrangers, désormais âgés d’une vingtaine ou trentaine d’années sont en mesure d’acheter des œuvres coréennes. La Corée ne constitue plus du tout, pour eux, un pays exotique !» Associés à un écosystème artistique solide, tous ces facteurs présentés auraient-ils incité les galeries étrangères à venir s’implanter dans la capitale ? Emmanuel Perrotin n’a pas attendu ce rebond pour ouvrir sa première galerie en 2016, mais a décidé d’en installer une deuxième à Gangnam en août dernier. Une première pour une galerie française. Les américaines Lehmann Maupin et Pace y sont présentes depuis 2017, ainsi que l’autrichien Thaddaeus Ropac et l’allemande König Galerie, depuis 2021. «La venue, très tendance, des galeries non coréennes sur le marché national s’explique par le désir d’approcher un groupe plus large de collectionneurs, renchérit la direction de Leeahn Gallery, mais aussi par leur volonté de découvrir de nouveaux artistes. […] Elles jouent un rôle important en aidant les artistes locaux à rechercher des opportunités mondiales.» Mais tout n’est pas aussi simple. «Je ne crois pas que leur présence soit si bénéfique aux petites galeries locales, explique Woo-Jung Woo. Pendant les deux, trois, cinq, voire dix années que perdurera l’activité de ces poids lourds en Corée, elles vont attirer de nombreux collectionneurs qui préfèrent toujours acheter des pièces dans une grande galerie, plutôt que dans une petite.» Néanmoins, la Frieze Seoul, émanation de la grande foire londonienne, qui a signé un accord quinquennal avec la KIAF, plus locale, a eu des effets très positifs. «Elle a eu un réel impact sur les millenials coréens, relève Woo-Jung Woo. Elle leur a permis de comprendre les rouages et tendances de la scène internationale, de connaître les grandes galeries et les artistes les plus vendus. En outre, la foire a boosté les galeries coréennes. Dans le passé, leur seul souci était d’exposer un maximum de pièces dans un espace limité, et de vendre à la KIAF. Avec la très qualitative Frieze, celles-ci doivent scénographier au mieux leurs œuvres et donc redoubler d’efforts, ce qui est très constructif.» Un «moment Corée», comme disent certains, qui s’évanouira au réveil de la Chine ? L’avenir le dira.

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