Le Big Data est-il bankable ?

Le 26 novembre 2019, par Maïa Roffé

Le 18 novembre dernier se tenait au Grand Palais la seconde édition de The Art Market Day. Plusieurs tables rondes et un «start-up village» se sont focalisés sur les transformations numériques du secteur : Big Data, marché des œuvres numériques ou encore intelligence artificielle.

L’application Artifexio permet d’identifier une œuvre d’art grâce à une technologie de reconnaissance d’image et de suggérer l’achat d’œuvres proches auprès de galeries partenaires.
© PATRICK TOMASSO 

Après avoir rappelé que les ventes en ligne représentaient 4,64 Md$ en 2018, le président de la Réunion des musées nationaux, Chris Dercon, a introduit les débats en s’interrogeant : «Dans quelle mesure un clic ou un glissement de doigt sur une tablette deviendra essentiel dans la manière dont l’art connaît son propre avenir ? » Franck Riester, ministre de la Culture, a fait une apparition virtuelle, via une vidéo : «Le marché parisien est en train de se repositionner au niveau mondial», a-t-il déclaré, en rappelant l’engagement du gouvernement en faveur de la proposition de loi déposée par Catherine Morin-Desailly, visant à renforcer la participation des artistes à la régulation du marché de l’art. L’ère est à la «disruption et l’innovation», notait le président du groupe Beaux-Arts & Cie Frédéric Jousset, organisateur de la manifestation avec le Quotidien de l’art, en préambule de la première table ronde, consacrée aux nouveaux outils du Big Data. Adriano Picinati di Torcello, directeur de Deloitte Art & Finance et éditeur du Art & Finance Report, depuis 2011, modérait le panel. «Les données sont des informations. Nous travaillons chaque jour avec les données client, l’historique des enchères, de sorte que toutes ces informations peuvent être analysées afin d’être valorisées», expliquait Pontus Silfverstolpe, cofondateur de l’agrégateur Barnebys, qui permet d’interroger simultanément trois mille maisons de ventes, galeries et marchands d’art, et de recevoir des alertes. À partir de la base de données de prix qu’elle a constituée, la plateforme propose désormais un «Barnebys Intelligence Tracking Engine», permettant à ses partenaires de connaître le nombre de vues et de clics des objets mis en ligne, une répartition géographique des personnes intéressées par ces objets, un «top 10» des objets les plus sollicités ainsi qu’un classement des catégories les plus consultées. Barnebys lance aussi, toujours à l’attention de ses partenaires, un logiciel de gestion en ligne intitulé Skeleton, qu’on pouvait découvrir dans le «start-up village» de la manifestation ainsi qu’un logiciel de gestion dédié aux galeries d’art, Curator Studio. De son côté, Sophie Neundorf, vice-présidente partenariats de la base de données des prix Artnet, qui répertorie 13 millions de résultats de ventes aux enchères depuis 1985 et publie des rapports et indices de prix sur l’ensemble du secteur, annonçait le lancement pour 2020 d’un «Exchange Traded Derivative», basé sur ces indices, «qui permettra d’investir sur le marché de l’art sans jamais acheter une œuvre grâce à un produit négocié en bourse, et qui rendra l’investissement sur le marché de l’art plus accessible à la communauté financière et aux investisseurs individuels». Cet outil, qui envisage l’art comme une classe d’actifs, devrait permettre de spéculer sur des sous-sections tels les maîtres anciens ou l’art contemporain, comme on le ferait avec des actions… Artnet compte aussi lancer l’an prochain un produit doté d’un algorithme prédictif qui utilise ses données historiques d’enchères pour détecter les futurs mouvements de prix. Rappelons qu’en janvier 2018, la maison Sotheby’s a acquis Thread Genius, une société utilisant l’intelligence artificielle pour identifier les goûts des collectionneurs et recommander des œuvres d’art correspondant à leur profil dans les ventes futures. Rob Weisberg, P-DG de la place de marché en ligne Invaluable, incluant 4 000 maisons de ventes et galeries, ajoutait, lors de la table ronde consacrée à la relocalisation du marché international : «Avec 40 millions d’alertes par mois, nous disposons d’outils de modélisation pour savoir si un utilisateur qui achète un artiste est susceptible de s’intéresser à un autre.»
Marché des œuvres d’art numérique
Algorithmes et intelligence artificielle étaient au cœur de cette seconde édition de The Art Market Day. En premier lieu, avec la présentation de Wandeur par Dorit Straus, «une plateforme d’intelligence artificielle qui analyse en temps réel la dynamique de la création de valeur et les préférences dans le monde de l’art», créée par une équipe de professionnels de l’art et de chercheurs de l’université de Toronto et du MIT. En second lieu, avec Art Recognition, une start-up qui propose d’évaluer l’authenticité d’une œuvre d’art en analysant une reproduction photographique, après avoir «nourri» l’ordinateur de milliers de photos d’œuvres de l’artiste. Autre cas de machine learning, la nouvelle application  pour iOS  de reconnaissance d’images Artifexio, qui se définit comme le «Shazam de l’art contemporain». Après avoir photographié avec son smartphone une œuvre d’art dans un catalogue ou une galerie, elle est (parfois) identifiée grâce à un système de reconnaissance d’images, puis comparée à des œuvres proches, proposées à la vente par des galeries partenaires. L’intelligence artificielle, tout comme la réalité virtuelle augmentée et la technologie de la blockchain, est apparue aussi comme le médium favorisant les nouvelles créations d’art dématérialisées. À l’heure où le collectif d’artistes Obvious vient de vendre deux nouvelles pièces conçues à partir d’algorithmes chez Sotheby’s, une table ronde se penchait sur l’existence d’un marché des œuvres d’art numérique, posant la question de l’auteur. Marie-Anne Ferry-Fall, directrice générale de l’Adagp, rappelait à juste titre que les artistes utilisent depuis longtemps les technologies, citant l’exemple de Tinguely : «Personne aujourd’hui ne pense que l’auteur de l’œuvre est la machine. L’art numérique, avec des pionniers tels que Miguel Chevalier à Justine Emard, c’est de l’art, un point c’est tout. Les droits sont les mêmes, nous collectons et redistribuons les royalties.» Du reste, une foire d’art contemporain est dédiée à cet art digital : la Cadaf Art Fair (Contemporary & Digital Art Fair), dont la première édition a eu lieu à New York en mai dernier, et dont la prochaine se tiendra à Miami du 5 au 8 décembre. Une autre devrait voir le jour à Paris en 2020 en collaboration avec Beaux- Arts & Cie. «La Cadaf est un concept révolutionnaire de salon qui présente uniquement des artistes numériques, à la fois émergents et établis. Les œuvres exposées, entre 500 et 15 000 $, couvrent la réalité virtuelle et augmentée jusqu’à la blockchain et les vidéos immersives, médiums qui sont pour la plupart absents des autres foires d’art contemporain», souligne Elena Zavelev, sa fondatrice. Président de la Tefaf et fondateur d’Artory, un registre numérique sécurisé d’informations vérifiées sur les œuvres d’art et objets de collection basé sur la blockchain, Nanne Dekking dit avoir acheté à la Cadaf une œuvre en crypto-monnaie, dont il obtenu une impression traditionnelle et une enveloppe avec le code. «L’œuvre d’art, est-ce le code ?», s’est-il interrogé. De son côté, Malo Girod de l’Ain présentait la nouvelle plateforme de propriété partagée d’œuvres d’art, Monart : «Nous vendons par actions une œuvre (digitale) choisie par notre comité. Les gens peuvent acheter des parts de celle-ci, tout est stocké en utilisant la blockchain, qui sécurise à la fois l’œuvre et le prix de la transaction, effectuée en devises ou en crypto-monnaie.» Dès lors, la dématérialisation est totale…