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Le « cabinet de curiosités » de Guy Ladrière, marchand et collectionneur découvreur de trésors

Publié le , par Véronique Prat

La collection de Guy Ladrière, chineur passionné,abonde en découvertes, de la Grèce antique au XIXème siècle. Un choix de son rare ensemble de pierres gravées (camées, intailles et bagues) est exposé à Paris pour la première fois. Un enchantement.

© Photo Didier Loire Le « cabinet de curiosités » de Guy Ladrière, marchand et collectionneur découvreur de trésors
© Photo Didier Loire

À l’annulaire, il porte une bague sertie d’une intaille en jaspe rouge, au revers de sa veste, un camée en sardonyx sur une épingle en or. Ce sont deux des quatre cents pierres gravées de la collection de Guy Ladrière, la plus prestigieuse en mains privées, le résultat d’une traque de quarante ans de cet amateur spécialiste des arts premiers et de l’art médiéval. Il vit entouré de chefs-d’œuvre : un étonnant lion en marbre sculpté en Italie au XVe siècle ; un masque de Nouvelle-Guinée, effrayant et superbe avec ses stries rouges et noires ; une pyxide faite en Grèce cinq cents ans avant notre ère, dont le couvercle est orné de palmettes et d’entrelacs ; un masque baoulé en or. Plus rassurante, une Vierge au visage d’une infinie douceur, que l’on attribue à Germain Pilon, promet la paix sur la terre aux hommes de bonne volonté. Tout en parlant, Guy Ladrière sort de sa poche une lourde bague byzantine gravée d’une sentence : « De la terre (provient) l’or, de la poussière la chair. » Cet anneau, qui a appartenu à un autre prestigieux collectionneur, Nicolas Landau, servait aussi de sceau, précise-t-il. « Avec les bagues et les pierres gravées, je ne suis pas loin de mon champ d’activité, la sculpture. Au lieu de tailler le marbre ou le bois, on taille ici le cristal de roche ou la sardonyx, le rubis ou l’agate. » Cette collection de camées et d’intailles est exposée à Paris pour la première fois. Inédite, elle a une histoire merveilleuse. Dans son jeune âge, Ladrière était enfant de chœur. Alors que l’évêque du diocèse célébrait la messe de Pentecôte, il fut subjugué par la bague que l’homme d’Église portait au doigt. La passion pour les pierres ne l’a plus quitté. Plus tard, en allant montrer un bronze à l’expert Jean-Philippe Mariaud de Serres, il découvre sa collection de bagues romaines, qu’il lui achète en bloc ; puis il acquiert à Londres des pierres de la collection Harari. Il n’avait pas encore de camées. Dans les années 1990, il s’offre chez l’antiquaire Sam Fogg un camée en agate des Grisons, un Portrait de la reine Élisabeth Ire. La souveraine avait une passion pour les portraits d’elle-même en glyptique – on en conserve une bonne cinquantaine –, qui étaient offerts aux courtisans et aux diplomates, mais celui de la collection Ladrière se distingue par sa perfection stylistique. « Quand on me l’a montré, raconte-t-il, ce camée avait la réputation d’être faux, aucun expert n’y croyait. Le visage de la reine semblait peint en blanc, sur les yeux il y avait des taches de couleur rouge, tout cela était habilement fait mais je pensais que ça cachait quelque chose. Rentré chez moi, j’ai pris ma brosse à dents, j’ai frotté, la couche blanchâtre est partie ; en dessous, c’était superbe… J’ai juste laissé un petit point rouge, en souvenir. Le soir, je dînais avec Diana Scarisbrick, l’une des meilleures spécialistes de glyptique. Je sors le camée de ma poche et le lui montre. Elle était sidérée, elle répétait “mais il est bon, il est bon”. Et elle l’a publié.»
 

Rome, XIXe siècle. Méduse, camée en cornaline. Collection Guy Ladrière. © Photo Benjamin Chelly
Rome, XIXe siècle. Méduse, camée en cornaline. Collection Guy Ladrière.
© Photo Benjamin Chelly

Des pièces rares en guise de parures
Présente elle aussi à l’exposition, la bague trouvée par Ladrière à Wurtzbourg l’avait intrigué. Ornée d’un porc-épic, qui était l’emblème que Louis XII avait repris de son grand-père Louis d’Orléans, elle semblait de provenance royale. L’expert Robert-Henri Bautier confirma au collectionneur qu’il s’agissait bien de l’anneau sigillaire du roi : l’emblème était en effet accompagné d’un «L» barré et d’une devise gravée, « temps je attens ». C’était une allusion à l’héritier mâle que Louis XII attendait de sa femme Anne de Bretagne qui avait perdu plusieurs fils en bas âge et était à nouveau enceinte (le dauphin François naîtra en effet en 1503, mais ne survivra que quelques mois). Autre anneau, autre découverte. Royal, lui aussi. Dans une vente à l’Hôtel Drouot, Guy Ladrière repère un camée en sardonyx qui représente une Crucifixion. Il pourrait s’agir de la « bague des vendredis » de Charles V telle qu’elle est décrite, avec une grande précision, dans l’inventaire des collections du roi recensé par Labarte (1879). Apparemment, Ladrière est le seul à l’avoir identifiée, il va l’acquérir pour une somme modeste. Le texte de Labarte ajoute un détail émouvant : pour garder sous les yeux l’image de la Crucifixion, Charles le Sage porta sa vie durant le camée à l’index droit. Les pièces rares abondent dans cette superbe collection : le Portrait d’Auguste (Ier siècle) dont Philippe Malgouyres, conservateur au département des Objets d’art du Louvre et commissaire de l’exposition, observe qu’il est « impressionnant par sa présence monumentale en dépit de sa petite taille. Gravé dans un rubis, ce qui est un choix rare, voire exceptionnel, dans la glyptique romaine, il rappelle par son style celui des monnaies de la dernière partie du règne d’Auguste », qui l’utilisa pour sceller ses courriers privés et ses dépêches. Si Auguste nous est familier, nous ne connaissons en revanche aucune effigie d’Alexandre gravée de son vivant. « L’empereur n’avait autorisé que les trois plus grands artistes de son temps à faire son portrait : Lysippe en sculpture, Apelle en peinture et Pyrgotèles en gravure », précise Philippe Malgouyres. Cela n’en rend que plus précieux l’un des plus beaux camées modernes de la collection Ladrière, le Portrait d’Alexandre en fils de Zeus-Ammon. Cette image mêlant iconographie humaine et animale séduit par son originalité. L’histoire de l’art renvoie ainsi à la grande Histoire, de l’Antiquité jusqu’au XIXe siècle, depuis les Romains admiratifs de l’art grec, les hommes de la Renaissance qui remettent au goût du jour l’art des pierres gravées, les artistes faisant le Grand Tour et les amateurs du style néoclassique vers 1800-1850. La collection couvre toutes ces périodes, mais son attrait n’est pas seulement historique : toutes ces pierres gravées sont aussi des objets de parure. « J’aime porter des bagues, reconnaît Guy Ladrière, tout le monde les remarque et les admire. J’ai fait monter beaucoup de pierres pour pouvoir les porter en épingle ou en bague. Je me suis d’ailleurs fait gronder par une amie qui connaît bien ce domaine et qui m’a interdit de porter la bague avec le camée de Charles V. Ce serait un crime de la casser. Elle avait raison, je la regarde souvent, mais je ne la porte plus. » Étrange personnalité que celle de Guy Ladrière. Il a commencé en gagnant sa vie avec des petits boulots, loin de l’art, mais quand il se juge l’œil assez sûr pour distinguer un bel objet du tout-venant, il s’achète un petit stand aux Puces, d’abord au marché Vernaison puis à Paul Bert (signe d’un début de réussite). Quand les camions bourrés de marchandise arrivent à l’aube, il est le premier à fouiller dans les lots pour y débusquer le chef-d’œuvre non identifié. Un matin, dans un amas de fauteuils, de vieilles tapisseries et de tableaux poussiéreux provenant de la vente d’un château en Dordogne, il aperçoit un marbre représentant deux angelots, recouvert de taches d’un vilain badigeon brunâtre. Pourtant, Ladrière « renifle » le chef-d’œuvre. Il acquiert l’objet, le fait nettoyer, l’étudie. Le marbre se révélera être du sculpteur italien Alessandro Algarde, et autrefois dans la collection de Louis XIV. Ladrière l’a proposé au musée de Versailles, qui l’a acheté.
 

Milan, fin du XVIe siècle (atelier Miseroni), Elisabeth Iere (1533-1603), camée en agate des Grisons, collection Guy Ladrière Photo Benjam
Milan, fin du XVIe siècle (atelier Miseroni), Elisabeth Iere (1533-1603), camée en agate des Grisons, collection Guy Ladrière
Photo Benjamin Chelly

Gourmandise et générosité
Ce collectionneur a le don pour dénicher, au fin fond d’un grenier, dans un amas de faïences ébréchées, des émaux limousins du XIIIe siècle que ses propriétaires prenaient pour des objets gagnés à la loterie de la kermesse par leur arrière-grand-mère. Il a aussi le talent de reconnaître l’objet unique, qu’il faut savoir payer ce qu’il mérite, comme la Tête d’apôtre en pierre provenant de l’abbaye de Jumièges, l’ivoire carolingien du IXe siècle ayant appartenu à Charles le Chauve, le psautier avec neuf grandes initiales historiées – peintes par un maître enlumineur actif vers 1200 — pour un haut personnage de l’entourage de Philippe Auguste. Quand il évoque les œuvres qu’il a acquises, Ladrière a le langage des amoureux et le plaisir des passionnés, « heureux comme un garçon au sortir d’un boudoir », dit Balzac du cousin Pons. Il a plaisir à rapprocher les formes, les provenances, les époques, en progressant par coups de cœur. Il aime que le beau se pare des atours de l’Histoire, depuis les bronzes de la Renaissance jusqu’aux dessins du siècle des Lumières. Chineur légendaire, c’est aussi un généreux donateur : ne serait-ce qu’au Louvre, il a offert un rare Christ en ivoire du XIVe siècle, qui figure aujourd’hui sous le numéro d’inventaire OA 10978. Et pour faire bonne mesure, il a fait don peu après d’une Vierge à l’Enfant exécutée à Liège vers 1220. Autant d’œuvres avouant une passion pour tous les domaines, et révélant en Guy Ladrière l’inventeur du « cabinet d’amateur » moderne.

à lire
Le catalogue de la collection par Philippe Malgouyres, Pierres gravées,
305 pages, Mare & Martin/École des arts joailliers,  49 €.
Camées et intailles. L’art des pierres gravées, Philippe Malgouyres,
76 pages, hors-série «Découvertes» Gallimard/École des arts joailliers, 14,50 €.

à savoir
« Pierres gravées, camées, intailles et bagues de la collection Guy Ladrière »
Jusqu’au samedi 1er octobre 2022
École des arts joailliers, 31, rue Danielle-Casanova, Paris Ier
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