Le «bâton de la rage» porteur d’un message

Le 30 janvier 2020, par Anne Doridou-Heim

L’enrichissement du Petit Musée de la Récade, au Bénin, se poursuit et fait entendre une voix originale dans le contexte toujours délicat des retours.

Abomey, ancien royaume du Dahomey, Bénin, fin du XIXe siècle. Récade anthropo-zoomorphe à l’effigie d’un lion attaquant un homme, un poinçon et un batracien sculptés dans le manche, bois, incrustations en métal ciselé, h. 59 cm.
© Vincent Girier Dufournier, Paris.

La vente aux enchères des Salorges - Une tragi-comédie en trois actes», titrait l’article d’Yves-Bernard Debie publié dans le n° 93 de la revue Tribal Art de l’automne 2019. Dénouement heureux, le 17 janvier dernier : le Collectif des antiquaires de Saint-Germain-des-Prés était fier de présenter in situ la donation au Petit Musée de la Récade, à Lobozounkpa au Bénin, de vingt-sept récades, sabres et objets de culte fon. Il faut reconnaître que ce geste s’inscrit dans une démarche tout à fait originale – attention, il ne s’agit pas d’une restitution – qui mérite un rappel.
De quoi s’agit-il ?
Dans le domaine des arts primitifs, la question de la provenance est essentielle. Les pièces qui viennent de rejoindre le musée béninois sont dûment tracées, ayant appartenu à deux collections européennes, celle d’Alfred Testard de Marans (1860-1890), chargé de la direction du service administratif lors de l’organisation de l’expédition du Dahomey, et celle de l’abbé Le Gardinier, curé de Tastot, qui s’était vu léguer un petit ensemble par un officier y ayant participé. Le Collectif des antiquaires de Saint-Germain-des-Prés les repère dans une vente annoncée pour le 23 mars 2019 à Nantes ; il se positionne pour les acquérir, afin d’en faire don au Centre. La veille des adjudications, les protestations enflent contre cette dispersion, et l’ambassade du Bénin contacte la maison Salorges Enchères pour lui demander de les retirer, car l’État béninois souhaite les préempter. Or, l’action est impossible puisque seul l’État français dispose de ce droit aux enchères. Les objets sont donc présentés à la vente, mais finalement le Bénin ne participe pas ; la plupart sont invendus et l’association les acquiert «après-vente», pour un montant correspondant à celui des ordres d’achat déposés initialement. Une initiative pas si modeste – et surtout bel et bien effective – qui, dans le contexte épineux du débat sur les restitutions, apporte une intéressante réponse privée. Le Collectif des antiquaires de Saint-Germain-des-Prés, sur l’impulsion du galeriste Robert Vallois, très impliqué dans le développement de l’art africain contemporain et vite épaulé par Bernard Dulon, Alain de Montbrizon et Didier Claes entre autres, décide en 2015 la création d’un espace artistique au Bénin, Le Centre. Il s’agit d’un espace de 4 000 m2 dédié aux arts dans leur pluridisciplinarité, dont le Petit Musée de la Récade – réalisé par l’architecte René Bouchara et inauguré le 1er décembre de la même année – sera le fer de lance. À l’ouverture, trente-sept récades et six objets royaux et de culte fon offerts par le collectif constituent la collection. Rapidement, pour la compléter, dix-huit œuvres sont commandées à des artistes en résidence, initiant un dialogue contemporain avec cet insigne de pouvoir appartenant au patrimoine historique. Depuis, grâce à des dons de l’association et de collectionneurs privés, d’autres récades, anciennes et modernes, sont venues étoffer les rangs et aujourd’hui, avec cette nouvelle donation, cent vingt-huit objets sont abrités dans cette commune voisine de la capitale, Cotonou. Certes l’ensemble demeure modeste, mais il est hautement symbolique et matérialise le retour d’œuvres béninoises issues de collections occidentales. Il va également permettre à des chercheurs d’établir des recensements de typologies, une démarche tout à fait récente qui devrait mener à une publication de référence.
Rois et amazones
La «récade» est un objet qui nécessite une petite explication. Sceptre royal en forme de crosse ou de hache, il s’agit de l’un des sept symboles d’autorité du souverain fon. Emblématique du royaume du Dahomey, ce bâton de commandement était utilisé par les rois d’Abomey du XVIIe au XXe siècle. Le pays a une longue histoire mouvementée avec le Portugal, ainsi le mot «récade» est-il issu du portugais recado, qui signifie «message». Son nom en fon est mangkpo, soit «bâton de la rage», précise Bajidé Dakpogan, le conservateur du musée. En temps de guerre ou pour convoquer un sujet, il était remis au messager pour preuve d’authentification. Son usage était bien sûr codifié : accroché à l’épaule gauche, tenu par la main droite, il pouvait alors servir pour saluer le peuple ou rythmer les danses royales. Fabriqué en métal, en bois ou en ivoire, il est orné de l’emblème animal du souverain, un lion pour Glélé (1858-1889), un requin pour Béhanzin (1889-1906), comme le montrent deux pièces faisant la fierté du musée. Celle du premier, en ivoire, porte une ancienne étiquette manuscrite indiquant qu’elle aurait été découverte en 1892 près de son tombeau… À leurs côtés, un autre objet tout à fait symptomatique aussi : le sabre, attribut des amazones. Eh oui, cette fameuse unité d’élite guerrière n’est pas qu’une légende grecque antique, elle a véritablement existé au Dahomey, et ce dès le XVIIIe siècle. C’est pour faire face aux troupes françaises que leur bataillon a été réorganisé. Si leur entraînement physique était rude, leur conditionnement mental l’était tout autant. Ne connaissant pas la pitié, armées de leur sabre, les amazones tranchaient à vif ! Selon les historiens, elles étaient au nombre de quatre à cinq mille, soit le tiers de l’armée royale. Les soldats français ayant croisé leur chemin et eu la chance d’en sortir vivants gardèrent d’elles un souvenir marquant…
Les questions en suspens…
Le Bénin est l’un des pays africains à avoir déposé officiellement, le 26 août 2016, une requête visant à la restitution de biens culturels issus de son patrimoine national ayant une valeur historique, spirituelle et culturelle inestimable. Le gouvernement français y a apporté une réponse en décembre 2019, en signant à Cotonou un programme de rapatriement des vingt-six statuettes du Royaume d’Abomey emportées par l’armée française lors de la conquête de novembre 1892 menée par le général Dodds, et qui sont aujourd’hui au musée du quai Branly - Jacques Chirac. Le pillage par des soldats étant dans ce cas flagrant, leur retour s’impose de facto. Toutefois, les œuvres ne sont pas encore sur le départ : le Bénin a réclamé du temps, n’ayant pas encore d’endroit pour les accueillir… 

à savoir
Petit Musée de la Récade Le Centre - Arts et Cultures Lobozounkpa, commune d’Abomey - Calavi, arrondissement de Godomey, Cotonou, république du Bénin.
www.lecentre-benin.com
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