Gazette Drouot logo print

L’aventure moderniste au Brésil

Publié le , par Oscar Duboÿ

À l’occasion de l’exposition consacrée aux modernistes brésiliens à la galerie Chastel-Maréchal, retour sur cette génération de créateurs qui ont su faire la synthèse entre les influences européennes et les ressources locales.

L’aventure moderniste au Brésil
Aline Chastel au côté d’un fauteuil Reversivel, en métal tubulaire et tissu d’origine, conçu par Carlo Hauner et Martin Eisler en 1953. Galerie Chastel-Maréchal.
© Alex Pommier


J’ai toujours gardé cette petite musique brésilienne en tête» : non, Aline Chastel ne fait aucune allusion à la bossanova, mais à ses souvenirs d’étudiante, quand elle découvrit pour la première fois l’architecture d’Oscar Niemeyer. Et puis la vie l’emmena sur les traces de Line Vautrin, de Jean Royère, de Jean-Charles Moreux ou d’André Arbus, jusqu’à ce que Mikael Najjar, un confrère du marché Paul Bert, ne l’embarque pour un voyage au Brésil, il y a trois ans. D’autres allers-retours suivront avec, à la clé, l’idée d’une exposition à la galerie.
 

Chaise longue en jacaranda et cannage, conçue par Joaquim Tenreiro, vers 1947. Galerie Chastel-Maréchal.
Chaise longue en jacaranda et cannage, conçue par Joaquim Tenreiro, vers 1947. Galerie Chastel-Maréchal.© Agence Phar - J. Beylard et V. Luc


L’engouement du marché 
Il faut avouer qu’Aline Chastel avait aussi été frappée par le stand de la galerie James, présenté pour la première fois au PAD Paris en 2013 : «À ce moment-là, j’ai vraiment découvert quelque chose que je ne connaissais pas ! Le travail de défrichage qu’avaient fait Paul Viguier et Candice Fauchon était assez exceptionnel.» Si aujourd’hui, leur parcours a pris une autre direction, le design brésilien, lui, a continué à séduire, et ce de plus en plus, aussi bien sur les foires internationales qu’en salles de ventes. Ainsi, les lots chez Wright ou Piasa ont commencé à inclure Sergio Rodrigues et consorts, la maison parisienne ayant même fini par consacrer une vente entière au sujet, en décembre 2017. Quelques mois plus tôt, Nina Yashar avait exposé, dans sa galerie Nilufar, des pièces de José Zanine Caldas ou Jorge Zalszupin, avant de monter une exposition sur le Studio d’Arte Palma de Lina Bo Bardi et Giancarlo Palanti, lors du dernier Salon du meuble à Milan. Autrement dit, le marché semble bien décidé à faire voyager le design brésilien au-delà de ses frontières, qu’il s’agisse des Barcelonais de la Side Gallery ou de la galerie Le Beau à Bruxelles ; l’engouement a même atteint Laguna Beach, où Peter Blake offre un catalogue plutôt conséquent. Sur place, plus précisément à Rio de Janeiro, ce sont surtout Marcelo Vasconcellos et Alberto Vicente qui ont œuvré pour la revalorisation de ce patrimoine à travers Mercado Moderno. Leur précieuse érudition a donc fait le bonheur d’Aline Chastel, soucieuse de proposer un point de vue plus personnel et sélectif sur le modernisme brésilien : «Il y a des gens au Brésil qui sont très impliqués dans ce domaine depuis quinze ans déjà et qui soutiennent une meilleure connaissance de ce mobilier. Pour cette exposition, nous avons beaucoup travaillé avec Marcelo qui est une vraie pointure  c’est à lui que j’avais acheté ma première Namoradeira de Caldas, mon coup de cœur. Ainsi, il nous a proposé des pièces vraiment importantes et notamment de belles provenances de Tenreiro. Mise à part la table roulante de Zalszupin que j’adore, ce sont principalement des pièces qui n’ont pas été vues en France.» Pas question de tomber dans la facilité ici : il aura donc fallu faire un tri considérable pour écarter les nombreux faux et bien évidemment les éditions encore en cours, comme la plupart des Rodrigues fabriqués aujourd’hui par Espasso, l’iconique Bowl Chair de Bo Bardi, reprise chez Arper, ou les nombreuses références de Zalszupin et Scapinelli proposées par Etel. Car la tendance n’a évidemment pas échappé au marché industriel, toujours à l’affût des classiques  derniers en date, les Américains de Matter Made viennent de racheter les dessins de Rodrigues pour une série de pots en béton.

 

Trolley en jacaranda massif, contreplaqué et laiton conçu par Jorge Zalszupin, vers 1947. Galerie Chastel-Maréchal.
Trolley en jacaranda massif, contreplaqué et laiton conçu par Jorge Zalszupin, vers 1947. Galerie Chastel-Maréchal. © Agence Phar - J. Beylard et V. Luc


Une esthétique spécifiquement brésilienne 
Il y avait enfin un autre critère à respecter, non des moindres : «C’est une époque très singulière, issue d’un brassage d’informations en provenance des créateurs européens qui débarquent au Brésil dans l’entre-deux-guerres, explique Aline Chastel à juste titre. On voit bien comment leur influence va transformer l’esthétique brésilienne. Il s’agissait donc de mettre en valeur ce qui est, à mes yeux, spécifiquement brésilien par rapport à d’autres créateurs comme Scapinelli, dont les meubles auraient parfaitement pu être réalisés en Italie à la même époque. Je n’ai donc retenu qu’une seule pièce de lui, là où inversement le mouvement du fauteuil de Carlo Hauner et Martin Eisler représente l’archétype de cette modernité éminemment brésilienne dans sa recherche de légèreté.» Une notion de modernisme qui doit donc prendre ses distances vis-à-vis du Bauhaus et du rationalisme européen, réinterprétés ici dans une veine locale qui prend aussi bien en compte les réminiscences décoratives de la précédente domination portugaise que les matériaux locaux. Ainsi, les lignes strictes du tubulaire se retrouvent souvent adoucies de l’autre côté de l’Atlantique par les sinuosités en jacaranda ou vinhatico, non loin de la nouvelle conscience brésilienne prônée par les poètes, les écrivains, les peintres et tous les artistes réunis en 1922 à la fameuse Semana de Arte Moderna de São Paulo. Techniquement, c’est là que la notion de modernisme est évoquée pour la première fois dans le pays, même s’il faudra attendre encore six ans pour que le Russe Gregori Warchavchik construise la première maison véritablement moderniste, rua Santa Cruz à São Paulo.

 

Fauteuil Namoradeira en pequi massif, conçu par Jose Zanine Caldas pour sa propriété à Joatinga près de Rio de Janeiro, vers 1965. Galerie Chastel-Mar
Fauteuil Namoradeira en pequi massif, conçu par Jose Zanine Caldas pour sa propriété à Joatinga près de Rio de Janeiro, vers 1965. Galerie Chastel-Maréchal.© Agence Phar - J. Beylard et V. Luc


Esprit cosmopolite 
Avec ses volumes cubiques blancs immaculés, son architecture renvoie d’emblée aux enseignements de Gropius et de ses acolytes. Autant de bases qu’Oscar Niemeyer et Lucio Costa n’oublieront pas, au moment de définir une esthétique brésilienne forte, en mesure de symboliser, avec la nouvelle capitale de Brasilia, les «cinquante ans de progrès en cinq ans», promis par le slogan du président Juscelino Kubitschek, au pouvoir de 1956 à 1961. Car la soif de développement économique et l’industrialisation naissante sont pour beaucoup dans l’émergence de cette génération de designers exposés aujourd’hui par Aline Chastel. En effet, les milliers de mètres carrés qui voient le jour sous formes d’habitations ou de ministères publics ont besoin d’être meublés. Ainsi, Tenreiro fait remonter ses débuts dans la modernité à 1942, motivés par une commande de Niemeyer pour la maison de l’écrivain Francisco Inácio Peixoto à Cataguases, un projet d’envergure signé avec le paysagiste Roberto Burle Marx. Bien que portugais de naissance, Tenreiro demeure le premier à avoir tiré parti des ressources artisanales locales, tout en les conjuguant avec l’élégance du style moderniste, à l’instar du Polonais Zalszupin ou de Carlo Hauner et Martin Eisler, respectivement italien et autrichien. Un croisement d’origines qui démontre bien l’importance de l’esprit cosmopolite à la base de cette synthèse brésilienne. Avec Rodrigues, Caldas est donc le seul Brésilien de souche parmi les six noms retenus à la galerie Chastel-Maréchal, mais la comparaison s’arrête là. Si le premier a vite ouvert sa société Oca à la production en série, Caldas a préféré se tourner vers une réalisation purement artisanale, après avoir pratiqué le contre-plaqué, surtout à destination des classes moyennes. Passion particulière d’Aline Chastel, ses Namoradeira en tête à tête illustrent bien le virage sculptural et brut suivi par le designer au début des années 1960 : «J’en expose trois modèles, tous uniques car chacun a été sculpté directement dans la masse, tantôt dans deux troncs d’arbres, tantôt dans un seul ! Très impliqué dans la défense des forêts, la légende narre que Caldas réalisait ses meubles à partir des restes récupérés après la construction de ses maisons en bois.» Une authenticité vernaculaire doublée d’une grande qualité de réalisation qui avait déjà ébahi l’antiquaire lors de sa seule exposition aux Arts décoratifs, en 1989. Vingt-neuf ans plus tard, la boucle est bouclée à la galerie Chastel-Maréchal.

LE MODERNISME BRÉSILIEN EN 5 DATES
1922
Les artistes se réunissent pour la Semana de Arte Moderna à São Paulo
1928
Gregori Warchavchik signe la première Casa modernista brésilienne
1942
Joaquim Tenreiro signe le mobilier pour le projet d’Oscar Niemeyer à Cataguases
1960
Inauguration de Brasilia, conçue par Lucio Costa, Oscar Niemeyer et Roberto Burle Marx
1961
Le fauteuil Mole de Sergio Rodrigues est primé au concours international du meuble, à Cantù en Italie.
Gazette Drouot
Gazette Drouot
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne