Laurent Grasso, la part invisible

Le 20 septembre 2018, par Virginie Chuimer-Layen

Avec ses vidéos à mi-chemin entre science et irrationnel, il occupe une place particulière. Alors que sa dernière création, OttO, est présentée galerie Perrotin, découverte avec l’artiste des coulisses de sa conception, dans son atelier parisien.

Prototypes pour l’exposition «OttO», 2018.
Courtesy Studio Laurent Grasso


Paris, 14e arrondissement, dans une petite rue calme, près d’Alésia. De l’extérieur, le bâti blanc simple ne laisse rien entrevoir de ce qui se trame in situ. Au rez-de-chaussée, Laurent Grasso accueille le visiteur dans la pièce principale, baignée de lumière naturelle, haute de plafond et doublée d’une mezzanine. D’une élégance sobre et décontractée, l’artiste quadragénaire, diplômé de l’École nationale des beaux-arts en 2002, pensionnaire à la villa Médicis entre 2004 et 2005 et lauréat entre autres du prix Marcel-Duchamp en 2008, se confie sur sa pratique et sa nouvelle exposition parisienne, tout en commentant ce lieu où germent des pensées fertiles nourries de voyages, de réflexions scientifiques, spirituelles, philosophiques ou anthropologiques.

 

 
 © Mathieu César


Un atelier de recherche
Dans la salle, trois de ses six collaborateurs sont chevillés à leurs ordinateurs, dans une atmosphère studieuse et posée. Sur ce qui semble tenir lieu de table basse trônent sphères de verre et d’or, cercles concentriques de cuivre et d’aluminium, anneaux de métal, tubes fluorescents et boîtier en bois, parmi d’autres fragments bien ordonnés dont on devine que, une fois assemblés, ils constitueront de prochaines créations. Près de ce rigoureux inventaire, des tableaux emballés, une sculpture en bronze d’allure surréaliste et un polyèdre de marbre attirent attention. Sur le muret de la mezzanine, entre un nuage de lumière et une étoile brillante, une sculpture aux formes minimalistes interpelle par son étrange regard. Enfin, au fond, l’on devine un grand tableau où le sujet historique, d’une virtuosité flamande ou Renaissance, paraît illuminé par les radiations d’un astre de feu. Sommes-nous chez un artiste soucieux de produire des œuvres à l’esthétique irréfutable ? Ou d’un plasticien s’interrogeant sur des phénomènes complexes, actuels, avec des outils de son temps ? En quelques mots choisis, Laurent Grasso répond : «Depuis dix ans, ce studio est un lieu de conception et de recherche en équipe. Les idées sont notre matière première. Toutefois, nous restons vigilants à la création, car nous élaborons des objets traversés par des questions fondamentales, nécessitant précision et recherches prototypiques. Leur fabrication définitive est déléguée à des ateliers internationaux, spécialisés en peinture, sculpture et autres domaines.» Au second étage, plus étroit et faisant office de bureau, l’artiste, invité à de nombreuses biennales dont celle de Sydney au printemps dernier ou celle de Gwangju en Corée du Sud en 2012 et sollicité par les institutions internationales à poser son regard sur les collections muséales et les réinventer, explique, rivé sur son écran, sa démarche et ses projets en cours. «Contrairement à ce que l’on pourrait croire, mon approche est plus scientifique que mystique. Ma pratique protéiforme utilise divers outils afin de créer des narrations portant sur la question de la représentation, somme toute classique dans l’art, mais aussi celle du pouvoir et du contrôle dans notre société. Les nouvelles technologies, le son, les pierres auxquelles on attribue des pouvoirs, les métaux comme la feuille de palladium, d’argent, d’or, le marbre, le gaz, le néon, me permettent de créer des dispositifs immersifs étudiant les mécanismes environnants tels que les forces, les fréquences, le rayonnement des objets, et ainsi d’activer chez le spectateur des réflexions et des déclics.» Et d’ajouter : «La sphère, par exemple, forme récurrente dans mon corpus, représente l’invisible, l’intangible. Elle est génératrice de fictions et existe pour sa capacité de suggestion. De même, les phénomènes religieux décrits dans mes peintures, à travers entre autres la présence de nuages, d’aurores boréales, ne sont là que pour leur questionnement phénoménologique. En aucun cas ils ne traduisent un goût pour l’astronomie ou l’astrologie. Mes peintures, traitant du voyage dans le temps, se justifient pour leur sens profond et non pour leur image elle-même.»
OttO  ou l’«énergie de la terre rouge»
Une approche que l’on retrouve dans sa toute nouvelle production, dont l’artiste fait le récit. Au-delà d’objets activés, inspirés de ceux imaginés par certains esprits scientifiques des siècles derniers tels Rudolf Steiner (1861-1925) créateur de la machine de Strader et fondateur de la théorie de l’anthroposophie, alliant principes scientifiques et spiritualité ou l’ingénieur russe Georges Lakhovsky (1869-1942) ayant élaboré des machines «censées soigner les gens avec des fréquences» , Laurent Grasso a conçu un film de vingt et une minutes, imaginé dans le cadre de la Biennale de Sydney. Intitulé OttO, il fait référence au prénom partagé par deux hommes, ayant aussi en commun cet intérêt pour l’énergie terrestre : Otto Jungarrayi Sims (né en 1960), peintre aborigène et traditional owner de terres de la communauté des Warlpiri, c’est-à-dire le propriétaire immatériel de celles-ci, et Winfried Otto Schumann (1888-1974), physicien allemand ayant étudié les résonances en basse fréquence de la Terre la fameuse «résonance de Schumann». Ce film, qui a nécessité deux ans de travail, une équipe de dix personnes et d’âpres négociations pour accéder à certains sites sacrés, «tente de capter, mesurer et révéler, comme s’il s’agissait de radiations, la force immatérielle émanant de ces lieux», à l’aide de drones armés de caméras thermiques et hyperspectrales. Les différents points de vue celui de sphères représentant l’énergie de la terre rouge aborigène, celui d’Otto Jungarrayi Sims, dont la silhouette parcourt le désert australien , les mouvements des caméras, rythmés par la mélodie lancinante de la résonance de Schumann, font du résultat un symbole manifeste du travail de Grasso. Pour Darren Jorgensen, historien d’art de l’Université d’Australie-Occidentale, citant le sociologue Roger Caillois et les «sciences diagonales» au sein desquelles il existe des cycles et des symétries, des homologies et des récurrences perceptibles» , l’artiste convoque les sciences et les forces invisibles. Une véritable expérience pour le spectateur, amené à s’interroger sur ce qu’il ne voit pas mais peut ressentir, sur la conscience d’un monde peuplé d’énergies prégnantes. Une vidéo qui rappelle indirectement Élysée, tournée en 2016, dans laquelle l’artiste pénètre les lieux du pouvoir en déambulant dans le salon Doré de la présidence, comme en dormance, afin d’en capter l’imperceptible essence.



 

Laurent Grasso (né en 1972), image extraite d’OttO, 2018, film HD.
Laurent Grasso (né en 1972), image extraite d’OttO, 2018, film HD. © Laurent Grasso/Adagp Paris 2018, Courtesy of the artist & Perrotin


Des œuvres qui se répondent
Mais revenons à son atelier, où les œuvres présentes se révèlent, tissant entre elles des liens imbriqués, au fil du temps, des expositions et des associations d’idées. Exposé durant «The Panoptes Project» dans la galerie londonienne d’Olivier Malingue fin 2017, le bronze du rez-de-chaussée représente un personnage enfantin hybride, dont la tête a la forme d’un heaume d’inspiration mésoaméricaine. «Son esprit et certaines de ses caractéristiques se retrouvent, d’une manière différente, dans ma nouvelle pièce Pulka Karinya. Cette dernière montre un jeune garçon tendant au spectateur une petite pierre, rappelant le monolithe appartenant au site sacré aborigène Pulka Karinya, visible dans le film OttO». Quid de la création ronde stylisée, accrochée en mezzanine, tel un radieux émoticône ? «Ce prototype a été réalisé en vue d’une œuvre pour l’Institut de France, dans le cadre de la réalisation de son nouvel auditorium, explique-t-il. Il évoque la chouette de Minerve, en lien avec l’histoire de l’institution. Dans l’exposition «OttO», celle-ci prend les traits d’une sculpture en onyx, aux dimensions beaucoup plus imposantes, mise en regard du film éponyme.» Anthropologue du futur, architecte d’expositions aimant tutoyer les fantômes de l’Histoire dans ses plus profonds méandres comme l’esthétique du pouvoir, celui qui finalise actuellement un «lumineux» projet au couvent des Jacobins de Rennes, et vient de livrer des pièces à l’Ensae de Paris-Saclay, n’a de cesse de nous interroger. En créant des dispositifs aboutis, contrôlés, questionnant le regard, la frontière si perméable entre la science et le sacré, le rationnel et l’intuitif, enfin, le palpable et l’insaisissable. 

 

Laurent Grasso
en 5 dates
1972 Naissance à Mulhouse 
2008 Lauréat du prix Marcel-Duchamp
2011 «Portrait of a Young Man», Bass Museum of Art (Miami),
et «Black Box», Hirshhorn Museum and Sculpture Garden
(Washington, DC)
2012 «Uraniborg»,
Jeu de Paume (Paris)
2016 SolarWind, sur les parois
des silos Calcia (Paris XIIIe),
et «Paramuseum»,
au musée Fesch (Ajaccio)
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