Laurence Bertrand Dorléac, plaidoyer en faveur des choses

Le 05 novembre 2020, par Armelle Fémelat

Après avoir consacré plusieurs livres et expositions aux répercussions artistiques des désastres de la guerre, l’historienne de l’art veut en finir avec la nature morte. Et démontre dans un brillant essai combien les choses bien représentées sont vives et vivantes.

Laurence Bertrand Dorléac
© Philippe Chancel

Pourquoi est-il, selon vous, urgent d’« en finir avec la nature morte » ?
Parce que « la nature morte » est une expression qui ne convient pas et n’a jamais convenu au genre merveilleusement riche qu’elle désigne. Toute « nature morte » intéressante est intense et vivante, même une vanité. En choisissant ce titre, je joue sur les mots dans un contexte où nous voudrions que la nature vive, puisque nous dépendons largement d’elle. Ce n’est pas un livre écologique mais il est traversé par les soucis de notre temps en matière de nature, d’animaux et de place de l’humain dans un monde qui tend à se déshumaniser, à se robotiser, à nous « chosifier ».
De quelles manières les artistes d’aujourd’hui vous ont-ils permis d’approcher le mystère des choses à travers l’espace et le temps ?
Les artistes contemporains continuent à pratiquer « la nature morte », qui est ce genre très ancien que l’on fait naître généralement avec l’Antiquité, et que je propose de faire commencer avant puisque les humains ont toujours prêté attention aux choses : ils les ont représentées depuis la Préhistoire ! Il existe à Gavrinis des haches qui datent de 3500 ans avant notre ère, et elles forment de vraies séries qui ne peuvent déplaire à ceux qui apprécient Andy Warhol. Hubert Duprat, dont on peut voir une très belle exposition au musée d’Art moderne de Paris actuellement, a recyclé une hache néolithique votive pour en faire autre chose : il l’a plantée sur un pain d’argile enveloppé de plastique pour bien signaler qu’il s’agit d’un recyclage actuel. Ce genre d’œuvre donne envie de découvrir ou de redécouvrir le passé du passé de l’humanité, et nos artistes actuels témoignent mieux que personne de continuités anthropologiques fascinantes. On a toujours agencé des choses, même ordinaires, en un certain ordre, pour imposer des signes bien particuliers, sinon une forme de beauté.
Estimez-vous participer d’une histoire de l’art plus « incarnée » que vous appelez de vos vœux ? Comment caractériser une telle histoire de l’art ?
L’histoire de l’art est un exercice étrange qui consiste à regarder dans le passé, mais encore faut-il avoir conscience que dans ce voyage, nous sommes le sujet qui emmène dans ses bagages ses marottes et les questions de son époque… J’ai donc préféré avouer ce qui ne s’avoue pas toujours : je m’intéresse au passé en vertu du présent, et je peux faire revivre le passé d’autant mieux que je reste proche des artistes de mon temps qui dialoguent en permanence avec leurs ancêtres, comme je dialogue avec les miens… Nous avons en tête une banque d’images et d’idées sur la très longue durée de l’histoire, et notre cerveau intelligent et sensible mélange allègrement les époques en franchissant les frontières géographiques. Ce livre est donc un dialogue que j’imagine entre les œuvres du présent et celles du passé. Il ne s’agit surtout pas d’une histoire linéaire de la nature morte, il en existe déjà d’excellentes !

 

Nature morte aux bouteilles et aux livres, vers 1470, peinture sur bois, 81 x 106 cm, (détail)Colmar, musée Unterlinden. © Musée Unterlind
Nature morte aux bouteilles et aux livres, vers 1470, peinture sur bois, 81 106 cm, (détail)
Colmar, musée Unterlinden.

© Musée Unterlinden


Vous démontrez magistralement les limites de l’expression « nature morte », que vous qualifiez de « stupide », sans pour autant lui proposer de substitut. Est-ce volontaire ? Les mots n’y suffisent-ils pas ?
J’espère ne choquer personne mais je veux marquer le coup en signifiant ce que des légions d’artistes et d’observateurs ont dénoncé dans cette expression française née au XVIIe siècle, qui ne dit pas à quel point ce genre est vivant. C’est une paresse et une offense linguistique que je veux réparer. Je propose que l’on ne parle plus de « natures mortes » mais de « choses » : le terme est beaucoup plus ouvert. Il correspond d’ailleurs mieux à ce qui se pratiquait au départ où l’on désignait les choses représentées ; on les identifiait, on les distinguait, on les appréciait… Notre époque aime trop les chiffres et les catégories, il faut apprendre et réapprendre à voir, à décrire, à désigner. Il faut encourager une nouvelle attention au monde et il deviendra impossible de parler de « nature morte » car les choses bien représentées sont vives et vivantes, elles ouvrent sur un riche univers à la fois visuel, philosophique, religieux, littéraire, politique, ou poétique.
Quel est le propos de l’exposition qui sera présentée au Louvre en 2022 ? Comment s’articulera-t-elle avec votre livre Pour en finir avec la nature morte ?
L’exposition débutera le 12 octobre 2022 précisément, avec pour titre « Les choses. Une histoire de la nature morte depuis la Préhistoire ». Mon livre est un dialogue intérieur que j’offre à la sagacité de chacun, dès maintenant. Il contient les questions que je me pose sur le genre de « la nature morte » qui est tellement actuel. C’est une façon d’être honnête et de ne pas cacher qu’une exposition est le résultat de recherches accumulées par de très nombreux savants, et que je travaille dans leur lignée. Parmi eux, le fameux conservateur du Louvre, Charles Sterling, qui est l’auteur d’un ouvrage devenu un classique, mais qui a aussi organisé le dernier grand accrochage sur « la nature morte depuis l’Antiquité », en 1952. Nous prendrons les problèmes autrement car nous avons changé d’époque. Nous voudrions montrer qu’il existe déjà des représentations de choses bien avant l’Antiquité et ailleurs qu’en Occident –y compris au moment de ce que Sterling nomme une « éclipse » de près de mille ans, durant laquelle l’on n’a plus vu de natures mortes, et où toute chose était indissociable du contexte religieux. En outre, notre époque a entériné le déferlement d’objets dans une société très différente de ce qu’elle était en 1952. Nous présenterons les œuvres d’artistes femmes qui ont excellé dans le genre, ainsi que celles de photographes et de cinéastes qui n’étaient alors pas intégrées. L’art, mais aussi les savoirs nés depuis 1952, nous obligent à envisager les choses à nouveaux frais. Pour en revenir à votre question, nous retrouverons forcément au Louvre certains éléments évoqués dans mon essai mais, comme vous le savez, une exposition est avant tout un dialogue entre les œuvres. Le texte y est absolument et volontairement mineur. De toutes les activités que je pratique, écrire un livre est l’exercice le plus difficile que je connaisse, mais il est aussi le plus despotique car presque rien n’interfère. Y compris pour celui-là pour lequel j’ai pris le parti de faire relire les nombreuses sections portant sur des périodes et des sujets dont je ne suis pas spécialiste : Candide doit beaucoup aux savants consultés ! Dans une exposition, tout vient d’ailleurs semer le désordre dans le scénario idéal que vous avez conçu : l’espace, les conditions économiques, les modalités de prêts, de sécurité, mais ce n’est pas tout. La vraie conversation entre les choses ne débute qu’une fois celles-ci arrivées, et c’est alors une épreuve nouvelle de vérité. Enfin, les regardeurs arrivent à leur tour, faisant naître d’autres dialogues. À cet égard, un livre comme une exposition ne restent jamais l’œuvre d’une seule personne, ce sont des tapisseries que nous tissons ensemble à des moments différents de l’histoire, puisque l’on peut lire des livres bien après leur publication et conserver très longtemps en mémoire une exposition qui nous a émus et fait réfléchir. Cette idée-là en tout cas me plaît infiniment.

1993
L’Art de la défaite, 1940-1944, éditions du Seuil (traduit en anglais en 2009)
2004
L’Ordre du sauvage : violence, dépense et sacré dans l’art des années 1950-1960, éditions Gallimard
2012
Co-commissaire avec Jacqueline Munck de l’exposition « L’art en guerre. France 1938-1947 », au musée d’Art moderne de la Ville de Paris Contre-déclin. Monet et Spengler dans les jardins de l’histoire, éditions Gallimard
2014
Commissaire de l’exposition « Les désastres de la guerre. 1800-2014 », au Louvre-Lens
2020
Présidente du comité scientifique du Festival de l’histoire de l’art
 
Laurence Bertrand Dorléac, Pour en finir avec la nature morte
Laurence Bertrand Dorléac, Pour en finir avec la nature morte
à lire
Laurence Bertrand Dorléac,
Pour en finir avec la nature morte, Gallimard, collection « Art et artistes », 327 pages, 55 illustrations, 25 €
(date de parution : 19 novembre 2020).
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