Laure Schwartz-Arenales, vent d’Est

Le 25 janvier 2018, par Anna Aznaour

Tout juste nommée à la tête de la fondation Baur, cette spécialiste du Japon revient sur un parcours qui l’a menée d’Aix-en-Provence à Genève, en passant par son archipel de cœur.

 

Laure Schwartz-Arenales, talentueuse japonologue, succède à Monique Crick, sinologue émérite, à la tête de la fondation Baur, musée des Arts d’Extrême-Orient à Genève. Les deux Françaises ont fait leurs classes à l’École du Louvre, tremplin indispensable à de nombreux historiens de l’art. Fraîchement revenue du Japon, où elle a vécu et enseigné pendant vingt ans, la nouvelle directrice ne se sent pourtant ni dépaysée ni nostalgique. Son secret : la cohérence dans le parcours, où tout changement est finalement la suite logique des expériences antérieures et de rencontres marquantes. Derrière une voix douce et de grands yeux bienveillants se devine une personnalité puissamment cérébrale, à la volonté implacable. Cofondatrice de la filière japonologie à l’université Sophia de Tokyo et seule scientifique non-japonaise à avoir reçu le grand prix de la Kajima Foundation , la liste de ses publications est aussi impressionnante que variée. Une chose est sûre, Laure Schwartz-Arenales a de grandes ambitions pour la fondation Baur, qu’elle compte ériger en pôle d’échanges incontournable à l’international.
Quand et comment est né votre intérêt pour les arts  ? 
J’ai eu un environnement assez privilégié. Professeurs de philosophie, mes parents se sont installés, peu avant ma naissance, à Aix-en-Provence, où j’ai passé les dix-huit premières années de ma vie. Dans ce cadre sensible à l’art, j’ai eu assez tôt un fort attrait pour les beaux objets et la peinture, et l’envie d’en faire mon métier. 
Le choix de l’art japonais est-il lié à un déclic particulier ?
Pas vraiment. L’intérêt spécifique pour l’Extrême-Orient est venu plus tard, et le choix du Japon s’est fait à l’École du Louvre, pendant mon cursus d’études. Au cours de ces quatre ans de formation, j’ai d’abord étudié la langue et l’art chinois. Et c’est en suivant le cycle de muséologie, en dernière année, que je me suis tournée vers le Japon : une spécialisation qui m’a menée à la section japonaise du musée Guimet, où j’ai travaillé durant quatre ans. Mais ma véritable rencontre avec le Japon s’est faite grâce à une sculpture de Bouddha. Cette pièce du XIIIe siècle avait été rapportée par Émile Guimet en personne et, pendant longtemps, on a pensé qu’il s’agissait d’une œuvre chinoise. En réalité, elle provenait du temple Horyu-Ji de la ville de Nara, d’où je devais la ramener après son exposition en 1994.

Robe informelle en soie, dynastie Qing, fin du XIXe siècle.
Robe informelle en soie, dynastie Qing, fin du XIXe siècle.© Fondation Baur, Genève, Photo Marian Gérard

Quelle a été votre première impression du pays du Soleil-Levant ?
L’émerveillement. J’ai été frappée par la somptuosité des paysages, que j’avais auparavant découverts dans les peintures japonaises et auxquels j’avais déjà consacré plusieurs travaux de recherche. Bien qu’à mille lieues de la France, je me suis immédiatement sentie très à l’aise, car je connaissais finalement ces panoramas à travers mon travail de chercheuse. Pendant ce voyage, la réalité du Japon s’est offerte à moi. L’incroyable fluidité de cet environnement et le professionnalisme des Japonais, parfaitement organisés, étaient à l’image de leurs paysages, poignants. Le déclic est venu lors du trajet d’Osaka à Nara, au cours duquel, en voyant défiler les érables habillés de feuilles rouges, je me suis dit que je voulais venir habiter dans ce pays.
Vous y avez vécu vingt ans. Était-ce facile pour vous de vous acclimater à ses codes, si différents des nôtres ? 
Il est vrai que certaines personnalités ont plus de facilités que d’autres à s’adapter aux normes du Japon, où la réserve et le respect d’autrui sont des impératifs sociaux. Les problèmes relationnels y sont présents comme partout ailleurs, mais les affrontements directs ne font guère partie des mœurs, et la recherche du consensus y est constante. Ces us et coutumes correspondent à mon tempérament, à l’écoute de mes interlocuteurs et respectueux de leurs parcours. Les constantes de cette nation sont l’effort sur soi et la discipline, valeurs auxquelles j’adhère entièrement. Entre autres, je me suis installée dans ce pays parce que je l’aimais, et non pour quitter le mien. C’est une chose à laquelle les Japonais sont très sensibles, car ils n’aiment pas que l’on fuie ce que nous sommes ou ce qui appartient à notre passé. D’ailleurs, eux-mêmes sont fiers de leur pays et de leur culture, même si certains connaissent mieux Léonard de Vinci que leurs propres peintres. 
Votre thèse de doctorat porte sur une peinture japonaise de 1086. Quelle est sa particularité ?
Ignorée du grand public, cette représentation picturale du nirvana, nommée Otoku nehan-zu en raison d’une inscription la datant de l’ère Otoku, et plus précisément de sa troisième année, 1086, est la plus ancienne connue à ce jour au Japon. Cette œuvre met en scène Bouddha endormi au pied des arbres sara des quatre directions, dont l’un, tourné vers le nord, porte un motif représentant la carapace d’une tortue. L’analyse de l’énigme de ce motif révèle sa codification taoïste. Comprendre le rôle iconographique du paysage au sein de cette peinture bouddhique a été mon objectif. Pour le réaliser, je suis partie à l’université du Tohoku, réputée pour la qualité de ses experts et sa spécialisation en la matière. Une expérience extrêmement formatrice car dans un milieu très traditionnaliste de sommités, où le seul moyen de réussir son projet était un travail acharné. 

 

Ganshôsai Shunsui, boîte en laque, début du XXe siècle, 4,2 x 9,7 cm.
Ganshôsai Shunsui, boîte en laque, début du XXe siècle, 4,2 x 9,7 cm. © Fondation Baur, Genève, Photo Marian Gérard

Après ce doctorat, vous avez enseigné l’histoire de l’art aux étudiants japonais. Que vous a appris cette expérience ? 
Dans les départements de littérature et d’histoire de l’art des universités de Sophia et d’Ochanomizu, où j’ai enseigné, l’écrasante majorité des étudiants japonais se tournaient vers les arts européens. Lors des séances de groupe, j’ai constaté que les Japonais avaient plus de peine que les Européens à prendre la parole pour s’exprimer individuellement. C’est un défi important pour les intervenants étrangers, qui souhaitent créer une dynamique afin que les idées fusent. Idem pour les travaux de dissertation à thème libre, où l’expression de la pensée personnelle était la consigne. Une réalité qui peut s’expliquer par le mode d’interaction sociale en vigueur chez le peuple nippon. Dès la prime enfance, celui-ci est formé à la conscience du groupe, qui finalement laisse peu de place à la spontanéité et à l’expression individuelle. Contrairement à l’Europe, et à la France en particulier, où nous avons la culture de la pensée critique et de sa formulation sans détour, la créativité des Japonais s’exprime davantage dans la maîtrise de la technique d’exécution d’une œuvre. 
Directrice de la fondation Baur depuis janvier, quels sont vos projets pour cette institution phare de Genève ?
Établir de nouveaux liens avec les institutions culturelles du Japon et de toute l’Asie, afin d’exposer aussi bien l’art ancien que les artistes contemporains. Mais aussi moderniser encore plus l’identité de ce musée de collectionneur grâce à l’utilisation des nouvelles technologies, qui à long terme fidéliseront le jeune public. Et enfin, organiser des rencontres entre créateurs et visiteurs autour des techniques de réalisation des œuvres d’art. Le tout en privilégiant nos collaborations avec les chercheurs internationaux, pour continuer à réaliser des publications de qualité.
Grande connaisseuse du Japon, que conseilleriez-vous aux néophytes de visiter dans ce pays pour en saisir l’âme ? 
Emprunter, à Kyoto, l’allée des Philosophes. Bordée de temples traditionnels et de paysages si caractéristiques du pays, elle rappelle le lien inaltérable entre ses habitants, l’art et la nature.

À voir
«Le bleu des mers. Dialogues entre la Chine la Perse et l’Europe», fondation Baur, musée des Arts d’Extrême-Orient,
8, rue Munier-Romilly, Genève, tél. : +41 22 704 32 82.
Jusqu’au 25 février 2018.
www.fondation-baur.ch



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