Lanceurs d’alerte : menaces sur le marché

Le 21 juin 2018, par Vincent Noce
 

Stéphane Hessel, dirigeant de la France libre, arrêté et déporté avant de concourir à la construction de l’ONU et de devenir ambassadeur de France, n’avait guère de tendresse pour les «lanceurs d’alerte». Il fustigeait l’irresponsabilité de la divulgation des télégrammes diplomatiques, privant d’une parole précieuse ceux qui s’efforcent d’avancer pas à pas dans les négociations internationales. Ce grand charmeur savait maîtriser les subtilités et les ruses de son métier ; il était le premier conscient de ses limites. Mais il était convaincu que si les diplomates ne pouvaient échanger librement sans s’exposer à la dénonciation publique, leurs tentatives pour apporter un peu de paix et de réconfort au monde seraient rendues plus difficiles encore. Il y a quelque chose de jouissif à voir l’hypocrisie et les turpitudes de nos semblables étalées en place publique. Les médias devraient pourtant se garder de cette jouissance. On le constate tous les jours, dans les affaires embrouillées de doutes sur le mobilier, quand ils font appel à des personnages plus ou moins recommandables pour étayer des articles dont ils ont du mal à établir la substance. Réunis en assises à Paris le 6 juin, les experts se sont effarés du cumul des scandales atteignant le marché de l’art. Leurs représentants ont dénoncé la prolifération des «pseudo-experts» qui facilite les échanges sur des sites Internet, pour lesquels la protection du consommateur est le dernier des soucis. Sans parler de ceux déversant des torrents de boue sur la profession, pour essayer de faire monnayer leurs services. Et pourtant, la presse ne cesse de faire appel à eux.

La prolifération des «pseudo-experts» facilite les échanges sur des sites Internet, pour lesquels la protection du consommateur est le dernier des soucis.

Pendant des mois, elle s’est sentie frustrée du secret pesant sur les enquêtes pour faux, alors que se succédaient les gardes à vue et les mises en examen. Plutôt que de prendre le temps d’approcher des situations techniquement et juridiquement complexes, elle a inventé sa propre narration : les instructions auraient été déclenchées par ces courageux «lanceurs d’alerte», heureusement enclins à sortir de l’ombre pour prêter leur propos à des journalistes en mal d’information.  Il est maintenant notoire que c’était inexact. À la suite de la découverte d’un recyclage de fonds maladroit d’un chauffeur livreur, les investigations ont démarré par les ateliers, où les enquêteurs sont partis en quête d’éléments solides et, parfois, d’aveux. C’est bien plus tard qu’une flopée de témoins ont été interrogés, incluant ceux qui s’étaient retrouvés entre-temps parés du titre glorieux de «lanceurs d’alerte». La presse aurait pourtant quelque motif sérieux à garder ses distances. Il ne s’agit pas seulement de démêler le vrai du faux dans la confusion des discours, mais de se prévenir de motifs obscurs. Certains de ces imprécateurs assortissent leurs dénonciations de revendications financières auprès de marchands, d’experts, de maisons de ventes et de conservateurs du patrimoine. Ils n’hésitent pas à leur réclamer des dizaines de milliers d’euros, en menaçant de les dénoncer aux médias. Des plaintes pour chantage ont été déposées. En bout de chaîne, ce sont les journaux et leurs officiants qui, en leur faisant crédit, donnent corps à ces manipulations. 

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