Laennec en ses murs

Le 13 septembre 2018, par Annick Colonna-Césari

À l’occasion des Journées du patrimoine, l’ancien hôpital Laennec, actuel siège du groupe de luxe Kering, ouvre ses portes. Une visite riche en surprises.

Porche d’entrée de l’ancien hôpital Laennec.
© thierry depagne

Au cœur du VIIe arrondissement parisien, derrière une lourde porte cochère, se tient l’ancien hôpital Laennec. Depuis 2016, il abrite le siège de Kering (ex-PPR) que dirige François-Henri Pinault, et la maison de haute couture Balenciaga, marque phare du groupe, avec ses bureaux, son showroom et ses ateliers de création. Tout en brique et pierre, l’élégante sobriété de l’édifice s’impose à nos yeux, dès que l’on pénètre dans la cour d’honneur. Le plan est simple : une chapelle centrale relie deux corps de bâtiments symétriques, chacun en forme de croix, l’un réservé aux hommes, l’autre aux femmes. Une disposition ingénieuse, qui permettait aux malades d’entendre la messe sans bouger de leur lit. Aujourd’hui, au-dessus de l’entrée, figure toujours le nom du cardinal de La Rochefoucauld. Cette inscription rappelle la générosité du grand aumônier de Louis XIII. Car c’est notamment grâce à sa fortune que l’institution a pu être érigée. L’établissement, construit à partir de 1634 par Christophe Gamard, l’un des architectes de l’église Saint-Sulpice, a d’abord été un hospice, dit «des incurables». Sa vocation consistait en effet à accueillir les malades trop démunis ou trop gravement atteints pour être soignés ailleurs, de manière à leur donner une fin décente. Dans son enceinte, certains logements étaient même affectés à des personnalités de «distinction et de piété», comme l’évêque de Belley ou Madame de La Sablière, fidèle amie de La Fontaine.
 

Cour Saint-François.
Cour Saint-François. © eric sander



De l’hospice des Incurables à l’hôpital Laennec
C’est en 1878 que l’institution, détournée de sa mission initiale, fut rebaptisée «hôpital Laennec», en hommage à René Laennec, médecin français inventeur du stéthoscope. Il remplira cette fonction, jusqu’à ce que l’Assistance publique, à la fin des années 1990, décide sa mise en vente, dans le but de financer la construction de l’hôpital Georges-Pompidou. C’est ainsi qu’en 2002, l’ancien hôpital a été acquis par le promoteur immobilier Cogedim, associé à l’assureur AGF (devenu Allianz, actuel propriétaire de l’ensemble). Objectif : sa reconversion en bureaux, la chapelle étant quant à elle destinée à être transformée en salle polyvalente. Au grand dam des défenseurs du culte et du patrimoine réunis. Car une longue polémique avait alors enflammé les esprits. Plusieurs associations réclamaient le maintien de l’accès à la chapelle, qui renfermait en outre les sépultures de neuf bienfaiteurs de l’hospice des Incurables, parmi lesquels le cardinal de La Rochefoucauld et Turgot, le contrôleur des Finances de Louis XVI, précurseur de l’économie moderne. Puis la fièvre est retombée, mais le chantier n’a finalement démarré qu’en 2011. Six années ont été nécessaires pour réhabiliter l’ensemble, en partie classé, et retrouver son apparence initiale. La rénovation, supervisée par Benjamin Mouton, architecte en chef des Monuments historiques, s’est déroulée dans le respect des bâtiments. Seul couac : la sacristie fut démolie à la suite d’une «erreur humaine»… et reconstruite avec les matériaux d’origine. En tout cas, dès son installation, le groupe Kering, devenu locataire du site, a joué l’apaisement. Certes, la chapelle est à présent désaffectée. Elle demeure néanmoins accessible, sur demande, aux descendants et ayants droit des personnalités inhumées entre ses murs et ouvre ses portes au public à l’occasion des Journées du patrimoine, pour la troisième année consécutive. C’est d’ailleurs par la chapelle que débutent les visites. Elle abrite toujours le maître-autel, portant un tabernacle du XIXe siècle, deux autels latéraux dont l’un surmonté d’un Ange gardien que Philippe de Champaigne avait réalisé pour le lieu, sans oublier une chaire du XVIIe siècle, depuis laquelle Bossuet aurait, dit-on, prononcé ses oraisons funèbres. Lors de ce week-end exceptionnel, elle sert également d’écrin à la collection d’art de François Pinault, ex-PDG de Kering, en attendant l’ouverture, en 2019, de la Bourse du commerce, où elle sera hébergée. Dans l’atmosphère recueillie de la chapelle, se déploient donc cette année une quinzaine de pièces, sélectionnées par Jean-Jacques Aillagon, le directeur de la collection, ancien ministre de la Culture. Elles rejoignent la mémoire de l’édifice religieux sur le thème des «reliquaires». Dialoguant avec les pierres centenaires, on trouve ainsi Jacobs’ Lader, pièce monumentale de Damien Hirst, composée de milliers de papillons, en référence aux cabinets d’entomologie. Ou encore l’installation Byars is Elephant, ultime création de James Lee Byars, disparu en 1997, et qu’il décrivait comme un «autoportrait». Une autre surprise attend les visiteurs. Au milieu des œuvres contemporaines trône le reliquaire d’Héloïse et Abélard. C’est le médiéviste Alexandre Lenoir, fondateur du musée des Monuments français, qui l’avait constitué, au début du XIXe siècle, fasciné par le destin tragique de ces amants du Moyen Âge, dont on venait de redécouvrir la correspondance enflammée. Dans un coffret en maroquin noir et filets d’or, Lenoir avait déposé un osselet d’Abélard, une phalange et une dent d’Héloïse, ainsi que différents documents commémorant leur amour impossible. Détenu en mains privées, cet émouvant témoignage avait récemment été mis en vente. Afin qu’il reste sur le territoire français, le ministère de la Culture a, en décembre 2017, lancé un appel au mécénat d’entreprise. Et c’est Kering qui a répondu à la sollicitation. Ce «trésor national» est dévoilé pour la première fois. Avant d’être transféré dans les collections de l’École des beaux-arts, héritière du musée des monuments français, là où, deux siècles plus tôt, se dressait la sépulture des amants légendaires.

 

Coffre reliquaire d’Héloïse et Abélard, constitué au début du XIXe siècle par Alexandre Lenoir.
Coffre reliquaire d’Héloïse et Abélard, constitué au début du XIXe siècle par Alexandre Lenoir.© cyrille georges jerusalm getty image


Une atmosphère monacale en plein Paris
Changement d’ambiance. La déambulation se poursuit dans l’aile Est de l’ancien hôpital Laennec, qu’occupe à présent la maison Balenciaga. Dans une vaste galerie voûtée, impeccablement restaurée, se tient une seconde exposition. Ici, les visiteurs deviennent les spectateurs de défilés de mode. Sur treize écrans à taille humaine, sont diffusés des extraits de films montrant les collections que Cristobal Balenciaga a présentées entre 1960 et 1968, dans ses salons de l’avenue George V ; mais auxquelles, anxieux, il préférait ne pas assister. Ces images, inédites, ont récemment été retrouvées dans les archives du couturier. Sans doute lui permettaient-elles de vérifier la perfection de ses créations. Elles sont d’autant plus intéressantes qu’à l’époque, les caméras de télévision n’étaient pas autorisées à filmer les présentations de haute couture. La promenade s’achève dans les jardins de l’hôpital, situés à l’arrière de l’édifice. Autrefois, c’étaient des potagers qu’entretenaient les malades et qui servaient aussi d’espaces de recueillement. Le paysagiste Philippe Raguin a su conserver leur atmosphère monacale. Des haies de charmilles et d’ifs, des lavandes ou encore des pommiers ont été replantés. Difficile de se croire en plein Paris, tant règne ici le silence, à peine troublé par les cloches de la chapelle. D’autres souvenirs demeurent comme, ici, un vieux puits, plus loin un cadran solaire sous lequel on peut lire une inscription datant de l’hospice des Incurables : «Heu ! Mortis fortasse tuae quam prospicis hora» (Hélas, l’heure que tu regardes est peut-être la dernière). Mais, non, elle ne s’adresse pas aux visiteurs d’aujourd’hui. 

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