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L’acuité de deux regards

Le 04 octobre 2018, par Anne Doridou-Heim

Edward Steichen saisi par Otto Wegener, le portraitiste de l’élégance photographique du tournant du XXe siècle. Une rencontre au sommet.

L’acuité de deux regards
Otto Wegener (1849-1924), Portrait d’Edward Steichen en pilote automobile, Paris, 1906, épreuve d’exposition à la gomme bichromatée (Steichen print), 34 x 29,5 cm.
Estimation : 12 000/15 000 €

Émergeant d’une tenue de pilote ornée d’un col de fourrure, seule touche de lumière dans un sombre velouté de nuances de noirs, ce regard captive. C’est celui du photographe Edward Steichen fixé par son confrère Otto Wegener. Il invite à se retourner sur l’histoire de deux destins de la photographie. Le second débarque à Paris, frais émoulu de sa Suède natale, à la toute fin des années 1860. Patriote, il s’engage sous l’uniforme de la Garde nationale de la Seine, mais la chute de la Commune le contraint à s’exiler à Londres d’où il ne revient qu’après 1876. Des années suivantes et de son apprentissage dans la photographie, on ne sait pas grand-chose si ce n’est qu’en 1883, il ouvre un atelier sur la place de la Madeleine. Aussitôt, il se fait remarquer par ses portraits élégants de femmes et d’enfants, rivalisant avec Nadar et Reutlingen, rien de moins ! Son simple prénom «Otto», devenu sa marque de fabrique, s’étale en lettres d’or sur le balcon. Un éclat qui sonne en écho à toute la belle société se pressant pour être captée par son regard pénétrant. Ses liens avec la bohème scandinave nombreuse dans la capitale, de l’écrivain August Strindberg aux peintres Carl Larsson et Anders Zorn, lui ouvrent les portes des cénacles intellectuels parisiens. Paul Verlaine, Robert de Montesquiou et surtout Marcel Proust le louent en termes choisis. « Si j’avais une dizaine de jours ou un peu plus, j’irais me faire faire chez Otto une photographie digne je ne dis pas de moi mais de vous », écrit l’auteur d’À la recherche du temps perdu à son ami Charles Maurras. Isadora Duncan, Ida Rubinstein et Sarah Bernhardt se disputent la faveur de son objectif. Wegener est incontournable, recherché et reconnu par ses pairs. Il travaille alors à une œuvre personnelle. C’est là qu’intervient Edward Steichen (1879-1973). Le jeune artiste américain, surnommé «l’enfant terrible de la photographie», en raison de ses liens avec l’avant-garde pictorialiste  Alfred Stieglitz en tête , est fauché. En 1906, il accepte une collaboration avec Wegener au faîte de sa gloire et, pour 20 dollars à la journée, lui apprend à se perfectionner dans l’art du tirage à la gomme bichromatée. Cette technique brevetée en 1858, et redécouverte à la fin du XIXe siècle suite à la mouvance impressionniste, part de la propriété du bicarbonate de potassium de rendre insoluble la gomme arabique après exposition à la lumière. Elle présente un caractère aléatoire qui laisse une grande place à l’interprétation personnelle  ce que cherche Wegener  et offre des tirages d’un léger flou. La collaboration durera quelques mois ; de cette période datent les seules gommes portant la signature d’Otto, dont ce portrait magnétique.

photographies : Otto Wegener
jeudi 08 novembre 2018 - 18:00 (CET) - Live
Salle 7 - Hôtel Drouot - 75009
Daguerre
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