La Yumin art nouveau collection

Le 24 novembre 2017, par Emmanuel Lincot

C’est sur l’île coréenne de Jeju, dans un écrin de l’architecte tadao ando, que s’est ouvert récemment ce musée. Entièrement dédiée au verre art nouveau français, sa collection unique en son genre a été expertisée par le Français Didier Largeault.

Émile Gallé (1846-1904), Le Chardon des Alpes, vers 1900, vase en verre multicouche à décor en marqueterie de verre polychrome de fleurs et de branches de chardon, h. 26,5 cm.
© Yumin Collection


C’est au début des années 1980 que la Yumin Collection est née de la passion d’un entrepreneur coréen, Hong Jin-Ki (1917-1986) cofondateur et ancien président du quotidien coréen JoongAng Ilbo , pour l’art nouveau français. Après son décès, les responsables du groupe qu’il avait créé ont décidé de donner une nouvelle vie à sa collection. Jamais une passion coréenne pour les techniques du verre ne s’était en effet manifestée avec autant d’éclat. Cet ensemble ne laisse d’autant pas d’étonner qu’il aurait pu tout simplement disparaître avec son propriétaire. Trente-cinq ans durant, les objets sont demeurés dans leurs caisses d’expédition d’origine, jusqu’au jour où la décision fut prise de s’y intéresser pour en déterminer la valeur artistique. C’est dans ce contexte d’une collection longtemps restée à l’écart de tout regard que le Français Didier Largeault a été approché. Marchand depuis de nombreuses années, très tôt versé dans les arts décoratifs du XXe siècle, celui-ci dit avoir été d’abord «intrigué» par l’aventure de ces objets, tout en étant intéressé par leur approche. Pour ce spécialiste entré à la Chambre nationale des experts spécialisés en objets d’art et de collection (CNES) en 1998, et qui a eu le privilège d’assister à l’éclosion puis à la maturité commerciales de l’art nouveau et de l’art déco «si fréquemment contrefaits aujourd’hui» , la prudence est de mise. Pourtant, ses commanditaires coréens le chargent d’établir un rapport analysant cette collection pour savoir s’il s’agit d’un lot de verreries, de pièces éparses rassemblées et répondant à une pure curiosité esthétique ou, au contraire, d’un ensemble structuré par une cohérence et une logique reposant sur des critères historiques.
 

Émile Gallé (1846-1904), lampe Les Coprins, vers 1902, verre multicouche soufflé, modelé à chaud et travaillé à la roue, h. 83,8 cm, diam. de base 31,
Émile Gallé (1846-1904), lampe Les Coprins, vers 1902, verre multicouche soufflé, modelé à chaud et travaillé à la roue, h. 83,8 cm, diam. de base 31,4 cm.
© Yumin Collection

Des pièces d’exception
Très vite, l’expert comprend que chacune des œuvres examinées est une réussite à part entière, sur le plan technique et esthétique, et que leur ensemble constitue un tout harmonieux, permettant de renouer les liens ayant uni chacun de leurs auteurs. Une réussite, et non des moindres… Au point que Didier Largeault y voit un ensemble «pleinement représentatif de l’école de Nancy». Toutes les techniques mises au point pour la conception de ses objets l’émaillage, la gravure au touret, la marqueterie, la patine, la pâte de verre, la gravure à l’acide, etc. s’y retrouvent. Enfin, les grands courants conceptuels de l’art nouveau le naturalisme, le symbolisme ou le japonisme y sont mis en exergue. La richesse de chacune de ces pièces est liée à la diversité des décors floraux, inspirés par la nature lorraine, à leur mise en scène graphique sur le verre et au langage secret de ces fleurs, auxquelles l’artiste donne la parole. Nancy abrite par ailleurs un centre d’horticulture et un centre forestier qu’Émile Gallé (1846-1904) fréquentait avec assiduité. Et il fut loin d’être le seul. Ainsi, la présence du lettré et ingénieur japonais Hokkai Takashima (1850-1931) dans la ville lorraine, de 1885 à 1889, laissera un impact sur le thème oriental de nombreuses créations. Avec de tels chefs-d’œuvre, l’évidence de les présenter dans un musée coréen s’impose d’elle-même. C’est ce projet qui a été l’objet, rapporte Didier Largeault, de «deux autres missions», en plus de l’expertise de chacune des pièces : il a fallu ensuite, pour celles destinées à être exposées, rédiger les notes relevant leurs principaux points d’intérêt technique, intellectuel, esthétique  , et enfin livrer une présentation analytique de l’ensemble pour en concevoir le parcours muséographique. Le défi s’avère «passionnant». Si cette collection est loin de pouvoir rivaliser avec celle du musée Kitazawa, au Japon, elle présente «quelques très belles pièces, remarquables de ciselure, de beaux vases émaillés de Gallé et de Daum très japonisants, des vases de Paul Nicolas très techniques, un autre à décor floral intercalaire de Daum, quelques verreries gravées à la roue de Gallé, quelques vases marqueterie… Sans compter la fameuse lampe Les Coprins de Gallé, dont on ne connaît que quatre autres exemplaires». Cette œuvre, réalisée vers 1902, est souvent considérée moins sous un angle naturaliste que d’un point de vue hautement symbolique, parce que censée représenter les trois âges de la vie et ayant été créée par un artiste déjà très malade, deux ans avant son décès. Elle est exposée isolément, dans une pièce en rotonde à haut plafond, et reçoit «un éclairage zénithal, qui la met particulièrement en valeur». Pour Didier Largeault, cette dernière pièce est le point d’orgue d’une collection harmonieuse et d’autant plus remarquable que, à l’époque où celle-ci a été constituée, il «n’existait que peu de livres et de catalogues mettant en avant les qualités techniques ou esthétiques de ces objets». Dans les années 1980, la Corée du Sud s’ouvrait tout juste au reste du monde, dans un contexte politique difficile. Y voir aujourd’hui un superbe vase «parlant» conçu par Gallé, qui y a incisé une phrase signée d’Émile Zola «Des terres neuves, du grand air que n’a respiré personne» en référence à l’affaire Dreyfus, n’a rien d’anodin. Le symbole est d’autant plus fort que cette pièce remarquable fut présentée à l’Exposition universelle de Paris, en 1900. Elle côtoie des verres que l’on doit également à Eugène Michel, Argy-Rousseau, Walter ou Meisenthal, dans un musée édifié par l’architecte japonais Tadao Ando en 2008, et réaménagé par l’agence danoise JAC Studios.

 

Le musée construit par Tadao Ando en 2008 sur l’île de Jeju, en Corée du Sud. © Yumin Collection
Le musée construit par Tadao Ando en 2008 sur l’île de Jeju, en Corée du Sud.
© Yumin Collection

Un musée comme un écrin
C’est une réussite rare. S’y épousent les formes légères des verres français avec le béton brut des structures que caresse la lumière. Nous sommes sur l’île de Jeju, au sud de la péninsule coréenne : l’île «Quelpaert», comme l’appelaient les anciennes cartes de marine française, tout entière peuplée de légendes dont l’une, dédiée au meilleur de l’art nouveau français, est en train de naître. Pour Didier Largeault, fils d’antiquaire, dont la curiosité esthétique a crû en menant d’abord des études de philosophie, c’est aussi une expérience d’«une rare intensité émotionnelle» qu’il a vécue ces dernières années. Sortir des œuvres enfouies depuis si longtemps dans l’oubli de leur caisse et les redécouvrir, les redonner à voir, est un peu, nous confie-t-il, assister à «leur seconde naissance». Par ailleurs, l’accomplissement de ces années de travail lui a permis de retrouver, au-delà de la matérialité de ces objets, la psychologie du collectionneur défunt, de reconnaître son talent, son intention, et de réaliser ainsi, dans ce cadre muséal inouï, ce qu’il n’avait pu accomplir. Enfin, participer à une mission pleinement pédagogique à laquelle correspond l’ouverture d’un musée signifie aussi diffuser une culture et donner accès à une histoire. Et Didier Largeault de conclure : «Quel plus beau rêve pour un marchand ou un expert que celui de consacrer son temps à la mise en lumière d’une collection et de la justifier auprès du plus grand nombre ?» 

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