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La villa Kérylos le réveil de la belle Hellène

Publié le , par Alexandre Crochet

À quelques encablures de Nice se dresse au bord de l’eau cette maison néogrecque unique, qui sort de son assoupissement grâce à l’action du Centre des monuments nationaux.

La villa Kérylos, à Beaulieu-sur-Mer.  La villa Kérylos le réveil de la belle Hellène
La villa Kérylos, à Beaulieu-sur-Mer.
© Colombe Clier/ Centre des monuments nationaux

Théodore Reinach s’est trompé de millénaire et de pays. En pleine Belle Époque, cet érudit ne jure que par la Grèce antique. Hellénisant, archéologue, historien, numismate, professeur au Collège de France, membre de l’Académie des inscriptions et belles-lettres, ce surdoué finira par concrétiser son amour inconditionnel en édifiant une maison, où il s’est coulé avec délice dans la vie quotidienne d’un Grec fortuné. Aujourd’hui, ce lieu de vie se visite. Posée sur les bords de la Méditerranée, dans la bien nommée station de Beaulieu-sur-Mer, la demeure ressemble à la vigie, au phare d’une culture disparue vers lequel convergent amoureux, nostalgiques et néophytes. Une île grecque à elle seule, une Ithaque vers laquelle on revient encore et toujours, et qui ouvre, comme les hautes fenêtres de ses salons, vers le large, celui de l’imaginaire de toute une époque. Elisabeth d’Autriche, alias «Sissi», avait séjourné à Beaulieu avant l’arrivée de Reinach, et pour sa part choisira Corfou pour faire construire en 1890 son Achilleion…
Maison de famille
Pour autant, la villa Kérylos «n’est pas qu’un musée mais bien une maison où une famille a vécu», prévient Bernard le Magoarou, administrateur du Centre des monuments nationaux pour le Var et les Alpes-Maritimes. Voici un an, le CMN (voir encadré) a pris en main la gestion des lieux, à la suite d’un appel à candidature de son propriétaire, l’Institut de France. La vénérable institution académique parisienne  qui les avait reçus en héritage en 1928  a laissé les clés à l’organisme pour une durée de dix ans dans le cadre d’un contrat de délégation de service public. Au CMN désormais de faire vivre cet endroit unique. Car la villa n’est pas l’un de ces nombreux pastiches et autres fantaisies qui parsèment le littoral de la Riviera. Théodore Reinach n’avait rien d’un dilettante. L’un de ses collègues de l’Académie des inscriptions et belles-lettres écrira en 1931 qu’«À treize ans, il éblouissait une dame russe en lui énumérant cent trente cours d’eau de Russie, fleuves et affluents.» Après une carrière très active qui le verra tour à tour avocat, contributeur important aux recherches et études archéologiques de son temps mais aussi homme politique, il s’attelle avec le plus grand sérieux à un projet un peu fou mais cohérent avec le fil rouge de sa vie d’humaniste : faire jaillir à l’orée du XXe siècle une vaste demeure inspirée des villas de l’île de Délos, dans les Cyclades. Pour la mettre en œuvre, il se tourne vers l’architecte en vue Emmanuel Pontremoli, grand prix de Rome, membre de l’Académie des beaux-arts. Entre ces deux personnalités éprises de l’Antiquité, le courant passe. Mais contrairement à Délos, battue par les vents et aride en été, Kérylos  «hirondelle de mer» en grec ancien  s’entoure de végétation rafraîchissante : vigne et oliviers, grenadiers, caroubiers, lauriers roses, pins et cyprès… De la terrasse de la villa, le panorama superbe s’ouvre sur la baie des Fourmis et sur la péninsule de Saint-Jean-Cap-Ferrat. On distingue les toits de la villa Ephrussi de Rothschild. Théodore Reinach était parent de la famille Ephrussi, par son second mariage avec Fanny Thérèse Kann, dont la mère Betty Ephrussi était issue de la célèbre lignée de banquiers. C’est grâce à l’argent de son épouse qu’il peut dépenser une petite fortune pour donner corps à ses rêves. Comble du raffinement, l’édifice est construit et paré des matériaux les plus précieux : stucs à l’antique, marbres veinés blanc, rose ou gris, de Carrare ou de Sienne.

 

La bibliothèque, l’un des lieux phares de la villa.
La bibliothèque, l’un des lieux phares de la villa. © Colombe Clier/Centre des monuments nationaux

«Réjouis-toi»
Ce qui frappe en entrant, même en été, est l’absence de chaleur, due à la circulation de l’air et à la répartition habile des ouvertures… Vie publique au rez-de-chaussée, vie privée à l’étage, bien des aspects de la vie moderne semblaient déjà présents sous l’Antiquité. Au seuil du vestibule, une inscription en grec attend le visiteur : Xaipe, «réjouis-toi «. Un impératif catégorique, un mantra ainsi qu’un préambule puisque ce qui suit est un enchantement. Puisant dans les découvertes archéologiques, maître d’œuvre et maître d’ouvrage ont conçu un bâtiment le plus fidèle possible à l’esprit de l’original. Pour les fresques du péristyle, ils ont fait appel à des élèves de Puvis de Chavannes, Jaumes et Karbowsky, qui se sont inspirés de sujets tels Apollon ou la conquête de la Toison d’Or à partir du décor de vases de référence conservés dans les plus grands musées, dont le musée archéologique de Naples. Le mobilier est confié aux ensembliers et décorateurs réputés. C’est à partir des dessins de Pontremoli que l’atelier Bettenfeld, l’un des meilleurs ébénistes du faubourg Saint-Antoine à Paris, réalise ainsi tables tripodes, bahuts et coffres, sièges et lits dans des essences exotiques qui, elles, s’éloignent sans doute quelque peu du modèle  prunier d’Australie, bois d’Angélique, noyer d’Amérique, citronnier, poirier  incrusté de marqueterie d’ivoire et enrichi de bronzes. Tournée vers l’Est pour y travailler le matin à la lumière naturelle, la bibliothèque contient ouvrages savants et collections d’objets en bronzes et autres pièces archéologiques. Un peu partout dans la villa, des moulages de statues fameuses, tel l’aurige de Delphes, renforcent encore l’impression d’être vraiment sous Thucydide, l’auteur fétiche de la regrettée Jacqueline de Romilly. Rien n’est ici ennuyeux, tout semble naturel, somptueux, inventif. N’oubliez pas de lever les yeux pour vous laisser bercer par le décor de vagues sur les poutres bleues dans la salle des banquets.

 

La salle à manger ou triklinos.
La salle à manger ou triklinos. © Colombe Clier/Centre des monuments nationaux

Bleu nocturne
Relativement plus intime, l’étage familial frappe par ses décors gracieux et poétiques. Dans la chambre de Madame Reinach, l’Ornitès (les oiseaux) dédiée à Héra, épouse de Zeus, déesse du mariage et de la féminité, le bleu nuit domine, apaisant. Au-dessus de la baignoire, les stucs d’une grande finesse graphique sont signés du sculpteur Gasq, inspiré par une visite du musée des Thermes à Rome. Plus chaude, la chambre de Théodore Reinach  l’érotès dont on comprendra aisément le sens  est nimbée d’un rouge rappelant le palais de Cnossos. Depuis peu, les chambres des enfants sont aussi ouvertes à la visite. Leçon concrète et pédagogique sur l’Antiquité grecque, même si elle n’est pas à prendre comme un exemple totalement scientifique, Kérylos mériterait d’être visitée par toutes les classes de collégiens et de lycéens, a fortiori depuis la disparition du grec des programmes… «2016 a été une année de réflexion, 2017 sera une année d’action», assure Bernard le Magoarou. L’administrateur énumère les chantiers entrepris ou accomplis : le CMN a publié un guide de visite, mis en place des visites guidées  il était temps ! , permis l’accès notamment à la terrasse supérieure. Sous sa houlette, un recollement scientifique de l’inventaire a été établi. Le mobilier a bénéficié d’un traitement contre les insectes. Kérylos a accueilli un colloque de l’Académie des inscriptions et belles-lettres consacré à Théodore Reinach et à sa famille. L’heure est maintenant à l’exploration des réserves de mobilier, afin de mieux les valoriser. Une partie des archives a malheureusement disparu. Il faut faire avec les lacunes de celles, dispersées ou perdues, quand la gestapo a envahi l’appartement parisien de la famille. Bernard le Magoarou souhaite maintenant restituer la dimension sonore des lieux. S’il n’est pas avéré que Gabriel Fauré a joué in situ sur le piano néogrec, toujours là dans un des salons des Hymnes d’Apollon, découverts à Delphes et transcrits par Théodore Reinach, en revanche, l’eau bruissait partout dans la maison. Dans les bains près de l’entrée ou dans la fontaine du péristyle qui devrait être remise en marche. Pour que la belle Hellène silencieuse, ce vivant testament, retrouve aussi sa voix.

À SAVOIR
Sites archéologiques de Glanum et de Carnac, abbayes de Montmajour et du Mont-Saint-Michel, châteaux d’If et d’Azay-le-Rideau, domaine national de Saint-Cloud, Arc de triomphe ou encore villas Savoye et Cavrois, le Centre des monuments nationaux créé en 1914 et dépendant du ministère de la Culture  gère près de cent monuments nationaux, propriétés de l’État.
www.cmn.fr


À VOIR
Villa Kérylos,
Impasse Gustave-Eiffel, 06310 Beaulieu-sur-Mer, tél. : 04 93 01 47 29.
www.villakerylos.fr
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