La villa du Lavoir, pépinière de talents

Le 01 avril 2021, par Virginie Chuimer-Layen

Dans le 10e arrondissement de Paris, la cité artisanale accueille, depuis 2019, plus d’une douzaine de créateurs qui défendent leurs savoir-faire et participent à la vie du quartier ainsi qu’au rayonnement de la capitale.

L’atelier imprimerie René Tazé.
© Atelier René Tazé

D’ordinaire grouillant de vie, le quartier aux allures de village vit actuellement au ralenti. Mais, au 4, villa du Lavoir, où l’on avait déjà rencontré William Amor, fondateur des Créations messagères (voir Gazette n° 26, 3 juillet 2020), des artisans d’art et des architectes designers s’affairent presque comme d’habitude. Dans cette voie privée accessible par le 70, rue René-Boulanger, l’heure est à la réflexion proactive et à la poursuite de projets. Construite en 1908 à l’emplacement d’un ancien lavoir, la bâtisse était à l’origine une « sous-station électrique alimentant les théâtres alentour ». Agrandie dans les années 1930, elle a accueilli des résidences culturelles jusqu’en 2003, puis a été réhabilitée en logements sociaux et ateliers, pour devenir un écosystème dédié aux métiers d’art et de la création. « En 2014, dans le cadre d’un bail emphytéotique de cinquante-cinq ans, la Ville de Paris nous a confié cet ensemble immobilier pour mettre en place un projet de sept logements et douze ateliers consacrés à la filière des industries créatives, explique la direction de la Régie immobilière de la Ville de Paris (RIVP, ndlr). Finalement, onze ateliers voués aux design, mode et métiers d’art ont vu le jour, car il a fallu aménager de plus grandes surfaces pour installer d’imposantes machines, nécessaires à certains métiers. »
Production à tous les étages
Dès l’entrée, on découvre un lieu paisible au charme suranné de carte postale. Dans un concert de chants d’oiseaux, de petites habitations aux tables de jardin sorties sur la ruelle pavée font face au bâti rectangulaire des onze ateliers aux larges verrières. Au rez-de-chaussée, celui du maître graveur en taille douce René Tazé, qu’il partage avec ses deux collaboratrices : son ancienne élève Bérengère Lipreau et Domitille Araï. Sur 122 m2, dont quarante en mezzanine, trois presses à imprimer dont une, splendide, du début du XXe siècle, des gravures, objets et outils accrochés au mur contribuent à l’atmosphère d’un lieu presque hors du temps. « À l’origine, cet atelier était installé dans un autre lieu magnifique du 10e arrondissement qui a dû être détruit, explique Françoise Seince, directrice des Ateliers de Paris. Comme la RIVP possédait la villa du Lavoir avant l’engagement du projet, et que Paris et la mairie du 10e souhaitaient soutenir ce professionnel au savoir-faire rare, son atelier avait déjà été installé au sein de la villa. » Toujours au même niveau, des locaux entre 66 et 93 m2 accueillent Archipel Paris, du designer spécialiste des sacs faits main sans couture Sébastien Cordoleani, la société Big Time, la designer scénographe Élise Fouin, dont les ateliers sont dédiés à la scénographie et à la production d’objets, ainsi que Fidèle Longhi, maison d’édition et studio d’impression Riso (procédé d’impression rapide par usage de tons directs, ndlr). À l’étage, des surfaces moins importantes (de 36 à 60 m2) hébergent l’architecte designer et céramiste Camille Flammarion, le label de mode parisien pour femme Sixsœurs, les Créations messagères de William Amor, les créateurs de bijoux Karl et Max Mazlo, et les artisans designers en ornementation textile de Baqué Molinié. Enfin, au niveau inférieur, autour d’une cour intérieure, on découvre le laboratoire de 126 m2 partagé par Aurélia Leblanc et Jenna Kaes, respectivement créatrice chercheuse textile pour le secteur du luxe et designer d’objets, non loin de celui, plus intime, de la tapissière d’ameublement Anais Jarnoux.

 

Les créateurs de la villa du Lavoir.© Villa du Lavoir 
Les créateurs de la villa du Lavoir.
© Villa du Lavoir


Un lieu propice à l’entraide
Tous ces jeunes artistes de la matière sont arrivés à la villa en juin 2019. Mis à part René Tazé, déjà sur place, ils ont été sélectionnés par une commission composée d’acteurs de la Ville de Paris et des métiers d’art pour la pertinence de leurs projets et leur expertise, leurs créations « fabriquées à Paris » et leur fiabilité financière. « Afin d’éviter les incommodités pour le voisinage, nos savoir-faire ne devaient pas générer trop de nuisances », souligne William Amor. Ensemble, ils forment une joyeuse communauté de métiers « silencieux », propice à l’entraide. « La villa agit comme un incubateur, explique Madeleine Ably, fondatrice de l’atelier Sixsœurs. C’est très stimulant de travailler côte à côte, avec des processus très différents. » « Même si nous œuvrons chacun dans nos ateliers, ajoute Sébastien Cordoleani, c’est rassurant de pouvoir échanger sur des projets à l’arrêt ou en suspens. » « D’autant plus que nos visions multiples peuvent nous amener à déverrouiller très vite des situations bloquées », précisent encore les frères Karl et Max Mazlo. Ce « phalanstère » créatif permet aussi de nouer de fertiles collaborations. Comme Aurélia Leblanc, qui réfléchit au recyclage des cuirs naturels d’Archipel Paris, ou le duo Baqué Molinié, collaborant avec Jenna Kaes. Tous partagent le même intérêt pour le slow made, l’upcycling, la production responsable, la création de partenariats de proximité et de liens sociaux. À côté de l’usage de matériaux recyclés pour les fleurs des Créations messagères, de cuirs à tannage végétal pour Archipel Paris, Sixsœurs pratique, de cette façon, une économie raisonnée en créant uniquement des séries limitées. « Chez nous, il n’y a pas de stock, de soldes ou de gâchis, revendique Madeleine. Nous travaillons en circuit court pour obtenir zéro invendu. » De même pour Mazlo, qui confectionne des bijoux sur mesure pour les particuliers, « afin de les sensibiliser à mieux consommer ». Et s’ils apprécient ce bâti pratique et lumineux et ses loyers modérés, les créateurs sont également sensibles à son emplacement central, pour beaucoup proche de leurs fournisseurs. En témoigne Baqué Molinié qui s’approvisionne en perles chez des fabricants du Sentier, ou Archipel Paris collaborant avec S. Poursin, fournisseur de boucles en laiton, situé rue des Vinaigriers (voir Gazette n° 43, 3 décembre 2020).
 

Tissage dans l’atelier d’Aurélia Leblanc. © Atelier Aurélia Leblanc Création Textile
Tissage dans l’atelier d’Aurélia Leblanc.
© Atelier Aurélia Leblanc Création Textile


Levier stratégique local et global
Cette économie circulaire profite ainsi aux artisans comme à la population et au territoire alentour. La villa du Lavoir fait par ailleurs partie de l’« Arc de l’innovation », initiative lancée en 2015 par la Ville de Paris et Est Ensemble, Plaine Commune et Grand-Orly Seine Bièvre afin de booster l’économie et l’emploi du Grand-Est parisien. Certes, la villa n’est pas le seul foyer des industries créatives et de l’artisanat de la capitale. Le viaduc des Arts (12e arr.), les ateliers M1D (13e arr.) regroupant créateurs, designers et photographes, la caserne des Minimes et ses huit ateliers à deux pas de la place des Vosges (3e arr.), ceux de la cour de l’Industrie (11e arr.), ou encore le pôle artisanal de Métropole 19 (19e arr.) attestent du dynamisme parisien pour ses savoir-faire d’excellence et son aptitude à l’innovation. Dans le 11e arrondissement encore, une vingtaine d’ateliers, à la cité artisanale des Taillandiers, viendra bientôt consolider cet élan. Mais l’énergie collective régnant à la villa contribue encore un peu plus à renforcer Paris sur l’échiquier des capitales internationales soutenant leurs métiers. « Paris est une des seules à réunir en son sein tous les métiers d’art, constate Françoise Seince. Londres et New York n’en possèdent aucun intra-muros, et Tokyo très peu. » Ouverte au public sur rendez-vous, lors de la Paris Design Week ou des Journées européennes des métiers d’art, la jeune pépinière de talents au label « fabriqué à Paris » est un levier stratégique de développement économique, à l’échelle locale et globale pour la ville, dans un cadre préservé.

à voir
La villa du Lavoir, 70, rue René-Boulanger, Paris Xe.
www.mairie10.paris.fr
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