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La Villa Albertine, nouveau modèle culturel français

Publié le , par Virginie Chuimer-Layen

Depuis septembre 2021, la nouvelle vitrine de la créativité frenchy s’est installée outre-Atlantique. Avec son format inédit de résidences, elle entend rebattre les cartes d’un soft power hexagonal à l’échelle mondiale. 

La résidence de la Villa Albertine, à Los Angeles. La Villa Albertine, nouveau modèle culturel français
La résidence de la Villa Albertine, à Los Angeles.

La Villa Albertine, qu’une appellation proustienne inscrit dans le sillage d’une célèbre librairie de Manhattan, n’est pas en soi une nouveauté. «Déjà il y a trente ans, à l’époque de la création de la villa Kujoyama à Kyoto, explique son directeur Gaëtan Bruel, la question de créer une telle institution aux États-Unis se posait. Dans les années 2000, Olivier Poivre d’Arvor, alors directeur de l’Association française d’action artistique (AFAA), avait lancé une piste de réflexion. En vain, car il fut confronté à la réalité géographique immense de ce pays-continent.» Imaginée en pleine pandémie et en un temps record – dix-huit mois –, celle qui vient de clore l’appel à candidatures pour sa seconde saison constitue un nouveau modèle de résidences, fondé non pas sur le concept de lieu unique, comme la villa Médicis à Rome, la Casa de Velázquez à Madrid ou encore la villa kyotoïte précitée, mais plutôt sur celui de territoire.
Des résidences sur mesure
Avec un siège à New York, à la Payne Whitney Mansion (située au 972, sur la V
e Avenue), et une présence dans neuf autres grandes villes réparties aux quatre coins du pays – Boston, Chicago, San Francisco, la Nouvelle-Orléans, Los Angeles, Houston, Washington, Atlanta et Miami –, la Villa Albertine joue la carte novatrice de la mobilité et de l’exploration des territoires. En leur sein, soixante résidences par an sont organisées en fonction de l’artiste ou du lauréat et de son projet original. «Sans jamais se croiser, les résidents sont accueillis un par un, entre un et trois mois, selon des modalités définies avec chacun d’eux», ajoute-t-il. Âgés de 20 à 65 ans, ils viennent d’horizons multiples : des disciplines des beaux-arts et de l’architecture aux sciences humaines et sociales, en passant par les arts de la scène ou le cinéma, la littérature, la BD, le design ou la création numérique, mais aussi les métiers d’art, les musées et le monde patrimonial… ainsi que la musique. Pour exemples, Chicago, au patrimoine bâti exceptionnel, accueille des architectes, la Nouvelle-Orléans, ville du jazz, des musiciens, comme Los Angeles des cinéastes, San Francisco des créateurs en numérique, ou encore Washington, des acteurs du patrimoine. En outre, ce nouveau modèle, dont le financement est pris en charge par la Villa à travers ses nombreux partenariats, propose trois types de logements pensés par et pour les créateurs. À San Francisco, ils sont hébergés dans un lieu permanent, propriété française, tandis qu’à Los Angeles ils sont reçus chez des collectionneurs ou producteurs partenaires. À New York, les artistes choisissent leur quartier et la logistique la mieux adaptée à leurs besoins. «Ils sont aussi invités à sortir, afin d’explorer le territoire de résidences et faire communauté avec les Américains eux-mêmes», poursuit le directeur. Sans aucune obligation de production, ces résidences «d’exploration», de recherche, visent surtout à multiplier les échanges, étoffer les réseaux, les interactions, avec l’écosystème culturel du pays. Des objectifs qu’accompagne l’équipe de quatre-vingts personnes de la Villa, dispersées entre les métropoles. «Dès mon arrivée en novembre dernier, explique la plasticienne Josèfa Ntjam, je me suis sentie très bien soutenue, notamment par Didier Dutour, le directeur adjoint de la Villa à L.A. Quelques jours après, je baignais dans l’énergie de cette résidence, en présentant mon travail au studio d’architecture WHY.»
Première mouture choisie
«Pour la saison inaugurale 2021-2022, il n’y a pas eu d’appel à projets, car il fallait faire vite, souligne encore Gaëtan Bruel. Nous avons donc demandé à quarante institutions françaises, comme la fondation Art Explora, mécène fondateur du projet, Lafayette Anticipations, la fondation Bettencourt Schueller
ou encore les Beaux-Arts de Paris, de nous faire des propositions.» Sur les quatre-vingts 
créateurs élus figurent environ quinze plasticiens et architectes, parmi lesquels la compagnie Adrien M & Claire B, qui va interroger la relation des mondes matériel et immatériel à travers les nouvelles technologies, à San  Francisco. Dans cette même ville, Mohamed Bourouissa réalisera une installation «où le mouvement des drones sera dicté par une intelligence artificielle, nourrie des données des visiteurs». À Miami, Hicham Berrada va poursuivre ses recherches sur la morphogénèse, questionnant le binôme art-science. En résidence le long du fleuve Mississipi, Nicolas Floc’h en explorera l’écosystème, en convoquant la géomorphologie, l’anthropologie, la photographie et d’autres disciplines.
La nouvelle influence culturelle française
Les politiques ne s’en cachent pas, cette toute jeune entité culturelle française participe d’une nouvelle stratégie d’influence. «Ce n’est pas l’art pour l’art, explique Matthieu Peyraud, directeur de la Culture, de l’Enseignement, de la Recherche et du Réseau au quai d’Orsay, mais plutôt la mise en avant d’un modèle de société, d’une culture, en lien à une autre.» Et Philippe Étienne, ambassadeur de France aux États-Unis, de souligner : «Si le paysage culturel français se dirige plus que jamais vers les USA, les Américains regardent vers d’autres géographies que la nôtre, alors que leur vision sur nous et notre culture n’est pas toujours exempte de malentendus.» Qu’on le veuille ou non, les États-Unis, considérés comme «le chaudron du monde qui vient», restent un prescripteur central à l’échelle mondiale. Où la France se doit d’être présente à travers une structure dans l’air du temps, plus ouverte, flexible et adaptée à ses créateurs. Au risque peut-être de rendre obsolètes les modèles anciens prestigieux.

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