La vente aux enchères des objets de magie

Le 30 septembre 2021, par Emmanuel Pierrat et Tiphaine Aubry

Avis aux lecteurs : cet article est susceptible d’heurter la sensibilité sensible des amateurs de prestidigitation qui réfutent toutes sortes de « trucs ».

 

L’objet de magie détonne et étonne les amateurs de ventes aux enchères qui, au hasard d’un catalogue, aperçoivent la mise à l'encan d’une épée rétractable, de boîtes truquées ou d’une baguette magique ayant appartenu à un célèbre illusionniste – et permis d'ébahir un public crédule, en manque d’évasion dans ce monde bien trop rationnel. En ce qu’il contient et confine l’illusion, l’objet de magie est l’allié matériel du magicien. Polymorphe, il peut revêtir une grande diversité de formes, des plus communes aux plus étranges. C’est ainsi que la vente aux enchères consacrée à la collection de Christian Fechner, organisée à Drouot par Gros & Delettrez en 2004, comprenait des boîtes à secret, des cages pliantes à apparition, mais également un bocal à apparition de poissons et une cuillère transformant l’eau en encre… L’on aurait tort d’exclure de cette liste non exhaustive tout ce qui fait partie de l’« expérience magique » et qui, des affiches publicitaires des spectacles proposés aux traités d’illusionnisme, fait le succès de ces ventes on ne peut plus fascinantes. La grande diversité des objets formant ce « marché de la magie » commande aux professionnels du marché de l’art d’étudier leurs spécificités et d’y appliquer la règlementation adaptée, qu’ils soient objets d’art, objets dangereux ou encore objets « animés »…
La magie de l’art : objet de magie et droit d’auteur
Si l’on parle spontanément d’« art de la magie », il est moins aisé de qualifier les objets manipulés par le prestidigitateur. Le plus souvent imaginé par lui-même, quelquefois également façonné par lui, l’objet de magie revêt « tour à tour » les qualités d’objet technique, artisanal ou encore d’objet d’art. Il bénéficie d’une protection au titre du droit d’auteur s’il porte l’empreinte de la personnalité de son créateur, dont les choix arbitraires peuvent notamment porter sur l’aspect extérieur de l’accessoire (design, ornementation, matériau utilisé). Dès lors que la plupart des magiciens portent une attention particulière à l’esthétique de l’objet de magie, qui participe à créer ses « grandes illusions », un certain nombre d’accessoires magiques sont susceptibles de porter la qualification d’objets d’art. À ces objets insolites s’ajoutent les traités d’illusionnisme, affiches des spectacles de magie et autres éventails publicitaires respectivement protégés par le droit d’auteur en tant qu’œuvres littéraires et plastiques, sous réserve de leur originalité de forme ou de fond. Toutefois, il est plus difficile d’envisager que des objets de magie plus communs (jeux de cartes truqués ou gobelets magiques) puissent revêtir une telle qualification, hormis le cas d’un traitement particulier par et pour le magicien qui les manipule.

Il n’est pas rare que des magiciens en quête de sensationnalisme fassent illusion du danger, de la mort.

La mise aux enchères
La protection par le droit d’auteur des objets de magie a plusieurs conséquences pour les professionnels du marché de l’art. En effet, la reproduction de ces « œuvres de magie » dans un catalogue de vente doit faire l’objet d’une autorisation préalable de son auteur ou de ses ayants droit, moyennant le versement d’une redevance par la maison de ventes. Toutefois, une exception légale prise au bénéfice des catalogues de vente judiciaire dispense de respecter de telles obligations. De plus, l’exposition préalable à la vente de ces objets de magie, qui constitue un acte de communication au public, doit être autorisée par le titulaire du droit de représentation pendant toute la durée des droits d’auteur. Enfin, le droit de suite contraint les professionnels du marché de l’art à reverser aux ayants droit de l’auteur-magicien une part du produit de la vente de son objet d’illusion, lorsque le prix d’adjudication excède 750 € et s’il ne s’agit pas de sa première mise sur le marché. Par ailleurs, les professionnels du marché de l’art se doivent de respecter le droit moral de l’auteur et sa personnalité telle qu’exprimée dans son œuvre de magie. On pourrait notamment considérer que la vente séparée, en plusieurs lots, de différents objets de magie formant un ensemble unique nécessaire à reproduire le tour de magie porte atteinte à l’esprit de l’œuvre. Les maisons de ventes ne doivent donc pas se laisser hypnotiser par ces objets de magie et veiller à une application consciencieuse du droit d’auteur.
Objets dangereux ou animés : la réglementation
Outre les œuvres de l’esprit, les artefacts de magie auxquels les professionnels du marché de l’art doivent porter une attention particulière renvoient à la catégorie des objets dangereux et des objets animés, qui dépendent ici d’une réglementation spécifique. Il n’est pas rare en effet que des magiciens en quête de sensationnalisme fassent illusion du danger, de la mort et de la résurrection sur scène pour susciter de vives émotions chez le spectateur. L’on ne manquera pas de citer le tour historique du magicien américain Chung Ling Soo, «l’homme invulnérable», consistant à choisir un spectateur qui lui tirait dessus sans jamais le tuer, grâce à pistolet truqué… jusqu’à un jour de mars 1918, où il n’a pu défier la balle qui lui donna la mort. C’est ainsi que pistolets, sabres et engins explosifs côtoient les foulards et les boîtes truquées dans les ventes aux enchères d’objets de magie. Or, celles consacrées aux armes sont, en raison de leur dangerosité, soumises à certaines restrictions, voire tout bonnement interdites, notamment pour les armes de catégorie A. En vertu du décret du 30 juillet 2013, seules certaines armes de catégorie D ne nécessitent aucune autorisation pour être vendues aux enchères, et notamment les armes et matériels historiques ou de collection, leurs reproductions antérieures à 1900 (sauf dangerosité avérée) et les armes rendues inaptes à tout tir. Il est donc bien nécessaire que les commissaires-priseurs « faisant leurs armes » dans les ventes de magie s’assurent de l’inoffensivité de certains objets de magicien qui se parent des contours d’une arme à feu – les pistolets à disparition de foulard par exemple – et obtiennent les autorisations nécessaires pour la mise en vente des armes dangereuses, quoique truquées. Autres « objets » insolites des spectacles de magie : les fameux lapins et colombes des magiciens qui apparaissent, disparaissent et se multiplient sur scène dans un élan magico-poétique. En effet, bien que dorénavant définis dans le Code civil comme étant des « êtres doués de sensibilité », les animaux sont soumis au régime des biens meubles corporels et peuvent, en conséquence, être vendus aux enchères publiques… À moins qu’il ne s’agisse de certaines espèces menacées – dont la mise en vente obéit à une réglementation stricte définie par la convention dite « Cites » du 3 mars 1973 –, la vente aux enchères de ces biens meubles vivants est soumise à des normes sanitaires et de sécurité. Ainsi, qu’ils soient œuvres de l’esprit, objets dangereux ou animés, les objets de magie font l’objet d’une réglementation stricte que les professionnels se doivent de respecter, pour que ces objets disparaissent en toute légalité entre les mains de leurs acquéreurs…

Emmanuel Pierrat, avocat au Barreau de Paris, ancien membre du Conseil national des barreaux, ancien membre du Conseil de l’ordre, est spécialiste en droit de la propriété intellectuelle, cabinet Pierrat & Associés, et membre d’Art & Droit.
Tiphaine Aubry est juriste au cabinet Pierrat & Associés

Les propos publiés dans ces pages n’engagent que leur auteur.

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