La vague des revendications emporte les manuscrits

Le 11 avril 2019, par Vincent Noce
 

Une nouvelle plaie s’abat sur les victimes de la faillite d’Aristophil. La vente des collections à laquelle ces épargnants ont dû se résigner rapporte grosso modo un sixième de la valeur qu’ils avaient investie. Et encore… quand ils trouvent preneur, sur un marché déjà atteint par la disparition de son principal acteur et en passe d’être confronté à l’arrivée d’une masse de documents. Aujourd’hui, la déconvenue atteint son comble. L’État s’est mis à réclamer par centaines les archives publiques qu’ils avaient achetées à la compagnie. Celles-ci étant propriété inaliénable, la loi stipule qu’il peut les récupérer sans compensation. 90 % des 18 000 acquéreurs de manuscrits seraient affectés. Pour le moment, les revendications portent sur quelque neuf cents numéros d’inventaire, certains formant des ensembles d’archives éparpillées dans les collections. Des centaines d’autres sont déjà signalées, ce prélèvement étant appelé à se poursuivre tout au long du dépouillement dans les années à venir. Pour comparaison, à ce jour, 3 600 lots ont pu être mis aux enchères à Drouot. La pitié ne semble pas de mise. L’administration a décidé de revendiquer tout ce qui relève de son domaine, jusqu’à la moindre feuille, sans se contenter des archives du général de Gaulle à Londres ou de l’adresse aux Français remise à la Convention par Louis XVI au terme de son règne. Les défenseurs du patrimoine peuvent se réjouir de voir des témoignages aussi significatifs rejoindre les dépôts publics. Mais, pour les épargnants, le mal est cruel : pendant une douzaine d’années, Aristophil a été laissée libre de conserver ces archives et de les proposer à la vente. Qui plus est, la majeure partie avait été acquise en vente publique, sans que l’État ne réagisse.

Dans le cas d’Aristophil, l’injustice semble d’autant plus flagrante que toute la lumière n’a pas été faite sur ce scandale.

Cette revendication tombe donc «au pire moment, sur les plus démunis», plaide un avocat des victimes, Me Philippe Julien, qui parle de «double peine» en stigmatisant «la faute de l’État». Juridiquement, cependant, leur position est délicate. Le gouvernement a la loi pour lui, quand bien même son application paraîtrait inique. Les possibilités de recours demeurent limitées et aléatoires. Certains voudraient espérer qu’il envisage une forme de compensation. Encore faudrait-il un pilote dans l’avion… Cette partie d’échecs procède en effet de revirements et de divisions au sein de l’administration, sur fond de défaillance politique. Le ministère de la Défense est ainsi connu pour avoir la main plus lourde que d’autres ; en pilotage automatique, celui de la Culture est partagé entre pragmatiques et maximalistes. Ces derniers, renforcés par les jugements récents, en viennent à souhaiter que la chicane se porte au palais, histoire d’ensevelir le «code de bonne conduite», publié par le ministère en 2016. Il recommandait notamment de s’abstenir de réclamer une archive que l’État avait antérieurement laissé passer en vente. Mais un relevé de bonnes pratiques ne revêt pas force de loi. Pour autant, l’État sert-il l’intérêt général en revenant sur sa parole, au risque de saper la confiance des collectionneurs et des libraires ? Dans le cas d’Aristophil, l’injustice semble d’autant plus flagrante que toute la lumière n’a pas été faite sur ce scandale. L’instruction ouverte pour escroquerie il y a cinq ans se fait attendre. Les victimes ont de bonnes raisons de dénoncer la protection dont a si longtemps bénéficié ce système aujourd’hui vilipendé, sans parler de l’impunité dont bénéficient les brillants experts, les journalistes connus, les élus et même les ministres qui y ont pris leur part.

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