La très discrète Société des Bibliophiles françois sort de sa réserve

Le 05 novembre 2020, par Christophe Dorny

La bibliothèque de l’Arsenal célèbre les 200 ans des bibliophiles françois, la plus ancienne des sociétés de bibliophilie françaises et la représentante d’une certaine idée de la pratique du livre.

François Demoulins de Rochefort (vers 1480-1526), Commentaires de la guerre gallique, reproduits en fac-similé d’après le manuscrit original par les soins de la Société des bibliophiles françois, 1894.
© BnF - Arsenal, archives de la Société des bibliophiles françois

La Société des bibliophiles françois se montre pour la première fois. C’est un événement dans le monde de la bibliophilie, tant sa discrétion participe presque d’un mythe. Fondée en 1820 sur le modèle de sa grande sœur anglaise, le Roxburghe Club, elle naît dans le sillage de l’expansion du marché du livre, alors que se développe une véritable bibliomanie au début du XIXe siècle. Dès l’origine, elle se voit non au-dessus, mais différente des autres sociétés de ce type, tant dans son organisation que dans son objet social. L’association a toujours regroupé et uni des collectionneurs et des érudits. Une élite d’hommes et de femmes, de «gens du monde» –  comme l’a noté l’écrivain Alfred Fayot en 1822 –, formant au fil des années une académie privée restreinte : 40 fauteuils dont les membres parrainés sont élus.
Un pan de l’histoire de la bibliophilie française
Un des plus grands bonheurs de tout collectionneur n’est-il pas de partager certains de ses trésors ? La «confrontation» avec ses pairs dans un esprit de tolérance et de bonne compagnie – la politique n’a pas droit de cité – est le fondement de cet amour des livres qui donne son titre à l’exposition qu’organise la bibliothèque de l’Arsenal. Un rituel bien établi veut qu’à chaque séance l’un des bibliophiles présente un ou plusieurs livres choisis dans sa collection personnelle. Présidée aujourd’hui par l’académicien Gabriel de Broglie, la société est l’héritière en grande partie de l’histoire de la bibliophilie française, dont le nom le plus emblématique demeure le duc d’Aumale (1822-1897), connu pour sa prestigieuse collection d'ouvrages. D’autres personnalités publiques, tels le baron Charles-Athanase Walckenaer (1771-1852), le magistrat Louis Monmerqué (1780-1860) ou le bibliographe Jérôme Pichon (1812-1896), tous possédant d’importantes bibliothèques, s’y sont croisés. Mais on y a aussi vu des écrivains bibliophiles : Charles Nodier, Jules Janin et Prosper Mérimée. Ajoutons l’imprimeur Ambroise Firmin-Didot, sans oublier quelques figures singulières du monde des lettres comme Élisabeth de Gramont, surnommée «la duchesse rouge». Bien d’autres encore y ont trouvé un miroir collectif à leur passion individuelle, mais pas tous. Pierre Bergé et Jacques Guérin n’en firent, par exemple, jamais partie. La première section de l’exposition retrace cette histoire, à travers quelques-uns des «outils» de travail de ses membres  : livres précieux parfois annotés, documents d’érudition, mais aussi correspondances, estampes… jusqu’aux jetons de présence à l’effigie de Jacques-Auguste de Thou (1553-1617), le bienveillant «patron» de la société.

 

Ennemond Alexandre Petitot (1727-1801), Mascarade à la grecque, d’après les dessins originaux tirés du cabinet de monsieur le Marquis de F
Ennemond Alexandre Petitot (1727-1801), Mascarade à la grecque, d’après les dessins originaux tirés du cabinet de monsieur le Marquis de Felino, 1771, Paris.
© BnF - l’Arsenal, archives de la Société des bibliophiles françois


Discrète mais pas secrète
Le catalogue, par quantité de précisions instructives sur les pièces et leur contexte, complète le parcours. La présentation historique s’achève dans les années 1960, avec l’ancien conservateur en chef de l’Arsenal Jacques Guignard, qui permit à son institution de recevoir les archives de la société en 1962. Discrète, sans être secrète, celle-ci est à l’image de ses membres. Dans cette association privée qui regroupe des femmes et des hommes venus d’horizons divers (entrepreneurs, éditeurs, médecins, banquiers, militaires…), libre à chacun de faire état de son appartenance. Quelques noms actuels y sont publiquement associés : Jean Bonna, important collectionneur et mécène, Anne-Marie Springer, qui a réuni un ensemble exceptionnel de lettres d’amour, ou encore l’éditeur, chasseur et gastronome Hubert Lebaudy ainsi que l’ancien secrétaire général de l’Opéra de Paris Christian de Pange. De tout temps, des bibliothécaires de haut niveau, aujourd’hui conservateurs d’institutions nationales, ont rejoint la société pour y apporter leur expertise scientifique. Seuls en sont exclus, par disposition statutaire, les libraires !
Faire réimprimer des ouvrages très rares
Cette amicale au service de l’érudition et du livre a réussi à échapper à l’entre-soi. À la publication, plus ou moins régulière, de Mélanges, ensemble d’articles rédigés par les bibliophiles françois, s’ajoute, selon les statuts de 1820, la mission de «faire imprimer des ouvrages inédits et faire réimprimer des ouvrages très rares». Ce travail d’édition, inattendu pour des collectionneurs à la recherche de l’opus rare, distingue la société des autres groupes bibliophiliques qui publient des livres de création. Des fac-similés en lithographie, en phototypie ou autres techniques de reproduction sont fabriqués à partir d’originaux appartenant aux membres. L’apport scientifique est un travail rigoureux d’édition critique qui accompagne toujours les découvertes retenues. C’est le cas de l’édition du Ménagier de Paris, un traité de morale et d’économie domestique composé vers 1393 par un Parisien (1847), ou de celle établie sur les manuscrits, et non plus sur les éditions imprimées précédentes, de L’Heptaméron (1853-1854), de Marguerite de Navarre. La production éditoriale directe compte aujourd’hui une soixantaine d’ouvrages, ce qui est peu. Dans l’exposition, la sélection, présentée par ordre chronologique et parfois rapprochée de l’œuvre originale, reflète le choix éclectique des sociétaires. Impossible de ne pas citer Roti-Cochon, ce manuel d’apprentissage populaire de la lecture, devenu culte, dont il n’existe qu’un exemplaire d’époque. La reproduction d’images est appuyée, allant de jeux de cartes, tarots et miniatures à une rarissime histoire généalogique, manuscrite et visuelle, de la première croisade (Rouleau d’Arenberg, fin du XIVe ou début du XVe siècle), dernière publication de prestige de la société en 2016. Bibliophilie oblige, les éditions de luxe sont destinées nominativement aux membres. Collectionnées car tirées à peu d’exemplaires, elles sont parfois disponibles en librairie ancienne ou passent en ventes publiques.

 

Dessin original pour la reproduction du tarot de Charles VI. © BnF - l’Arsenal, archives de la Société des bibliophiles françois
Dessin original pour la reproduction du tarot de Charles VI.
© BnF - l’Arsenal, archives de la Société des bibliophiles françois


Une référence dans le marché de la bibliophilie
Le marché n’est pas insensible à l’aura de la société. Le comte de Saint-Mauris, annonçant par voie d’affiche (un exemplaire est exposé) la vente de sa bibliothèque en 1840, se revendique ouvertement comme en faisant partie. La présentation de la dispersion, en 2019, de la très riche bibliothèque des comtes de Ribes, père et fils, par Sotheby’s Paris fit état de leur qualité de membres jusqu’à leur décès. Les publications des Mélanges par la société sont très souvent citées dans les notices des catalogues de ventes, tandis que les livres ayant appartenu à ses membres ajoutent à leur valeur. Qu’ils soient héritiers de prestigieuses bibliothèques ou créateurs ex nihilo d’ensembles étonnants, les collectionneurs de la Société des bibliophiles françois ont toujours été, bien évidemment, des acteurs du marché du livre. Dans ce domaine, libraires et experts sont des conseillers écoutés et leurs catalogues des sources indispensables de connaissance. Le duc d’Aumale, ancien président d’honneur, fut, par exemple, l’un des plus grands acheteurs de l’histoire de la bibliophilie. Dans la partie de l’exposition consacrée à la mise en place de la société, plusieurs documents d’époque — catalogues de ventes publiques annotés, lettres et notes accompagnant des ouvrages — montrent l’activité d’achat et de vente de livres par ses membres. Les cartels détaillés de la troisième partie de la visite, précisant la provenance de quelques pièces issues des collections personnelles, illustrent, plus près de nous, le commerce existant entre les bibliophiles et les acteurs du marché, libraires et maisons de vente. En deux cents ans d’existence, cette institution culturelle discrète et sélective, et sans beaucoup de moyens, a certainement connu le risque de se réifier. En concluant cette exposition inédite par la présentation d’une vingtaine d’ouvrages, lettres, manuscrits et estampes, choisis par les membres eux-mêmes dans leurs collections, ce danger semble écarté. Avec, entre autres, Racine et Apollinaire côtoyant les Heures de Maubeuge de Marc Caussin (XVe siècle) ou un dessin de Victor Hugo, le dialogue entre ces «bibliophiles françois» aux goûts très variés n’est pas près de prendre fin.

à lire
Pour l’amour du livre : la Société des bibliophiles françois, 1820-2020,
catalogue de l’exposition de la bibliothèque de l’Arsenal, 128 pages, BnF Éditions.
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