La splendeur des Hache en héritage

On 16 April 2019, by Philippe Dufour

Quatre générations d’ébénistes pour une production exceptionnelle qui marie qualité et invention, et ne le cède en rien à l’art des grands confrères parisiens ! Bref, de quoi entretenir une cote au beau fixe. Petit tour d’horizon.

Thomas Hache (1664-1747), vers 1715-1750, commode cintrée, marqueterie de fleurs, bois indigènes et os, bronzes dorés et laiton, 80 128 65 cm. Lyon, 2 décembre 2017. De Baecque & Associés OVV. Mme Rouge.
Adjugé : 61 250 


En un temps où la grande ébénisterie française du XVIIIe siècle voit son cercle d’admirateurs s’amenuiser, la cote des créations originales de la dynastie des Hache, elle, ne fléchit pas. Bien au contraire, elle affiche même de brillantes victoires, remportées par les pièces d’exception. On le sait, pas moins de quatre ébénistes ont porté ce nom prestigieux… qui ont tous préféré la province à Paris, les trois plus célèbres ayant choisi la place de Grenoble pour exercer leur art. Les origines du clan n’en sont pas pour autant dauphinoises, mais à rechercher du côté de Calais, où voit le jour le maître-ébéniste Noël Hache (1630-1675). Il entame son tour de France comme compagnon et se marie en 1657 à Toulouse, où il est jalousé pour l’excellence de ses meubles en placage de bois exotiques, un savoir-faire acquis lors de l’étape parisienne. Pour son fils Thomas (1664-1747), l’apprentissage passe aussi par la capitale, sans doute auprès de Pierre Gole, ébéniste du roi, puis par Chambéry, avant une installation définitive à Grenoble : il y devient en 1701 le maître de l’atelier de feu l’ébéniste Michel Chevallier, son beau-père. La cité est alors placée sous l’autorité du duc Louis d’Orléans, gouverneur du Dauphiné, dont Thomas reçoit en 1721 le brevet d’ébéniste et de garde ; il saura dès lors développer une large clientèle, tant aristocratique que princière, usant de sa marque «Hache à Grenoble». Son fils unique, Pierre (1705-1776), se singularise par ses dons, et s’engage à rester compagnon dans l’atelier paternel, afin de ne pas le concurrencer. Et c’est le quatrième enfant de Pierre, Jean-François (1730-1796), qui portera la renommée familiale jusqu’à la fin du siècle, se dotant quant à lui de l’estampille «Hache fils à Grenoble».
 

Thomas Hache (1664-1747), coffret aux armes d’Adrien-Maurice, duc de Noailles et Françoise d’Aubigné, 1701-1708, estampillé, loupe de frêne teintée en
Thomas Hache (1664-1747), coffret aux armes d’Adrien-Maurice, duc de Noailles et Françoise d’Aubigné, 1701-1708, estampillé, loupe de frêne teintée en vert, bois brûlé, 30,5 48,6 36,2 cm. Louviers, 20 mai 2018. Prunier OVV. Mme Rouge.
Adjugé : 111 700 

À Grenoble, l’inventivité De père en fils
Comment expliquer une telle «success story», entretenue de génération en génération sur plus d’un siècle ? Nous avons posé la question à Françoise Rouge, spécialiste avec son père, Pierre Rouge, disparu en 2010, de l’œuvre de la fameuse dynastie grenobloise, à la découverte de laquelle ils ont largement contribué  ; ils lui ont consacrée l’ouvrage  de référence  Le Génie des Hache (éditions Faton, 2005), qui connaîtra bientôt une suite. Pour l’historienne, «les raisons d’une telle renommée reposent tant sur l’inventivité des montages et des formes que sur l’originalité et la qualité des décors, privilégiant l’emploi des bois indigènes et d’ornements spécifiques, identifiables entre tous, ces fameuses marqueteries dites à l’italienne». Avec, dès l’origine, un sens de la couleur assez exceptionnel chez Thomas, où se mêlent deux influences. La première fut reçue de Pierre Gole, virtuose de la marqueterie de fleurs, et la seconde, héritée de techniques italiennes apprises à Chambéry, cité du duché de Savoie (alors italien). Se remarque en particulier l’emploi récurrent de la «scagliola», cette incrustation de pâte colorée destinée à imiter la pierre dure, sur de nombreuses armoires de mariage. En témoignait à Drouot, le 25 mars 2016, celle adjugée 93 900 € par Marc Arthur Kohn, présentant sur ses vantaux deux bouquets de fleurs dans un vase, en marqueterie de bois teintés et au naturel et de scagliola bleue. Plus récemment, le 8 décembre 2018 à Aix-en-Provence, on notait les 44 770 € prononcés sur un modèle «aux bustes à l’antique» vendu par Ivoire - Aix Lubéron Enchères. Mais dans cette catégorie, le meilleur score récent demeure les 200 000 € consentis à une armoire aux armes du marquis de Mirabeau, adjugée le 28 juin 2015 à l’Hôtel des Ventes de Monte-Carlo. Ces marqueteries éblouissantes, Thomas Hache va aussi les appliquer sur le meuble à la mode : la commode. Vers 1715-1720, les plus nombreuses sont de type «mazarine», souvent décorées de fleurs en os, dites «au jasmin», comme celle passée en vente chez De Baecque, à Lyon le 2 décembre 2017, et gratifiée de 61 250 €. Dès le début, «Thomas Hache fait la part belle aux bois indigènes et en particulier à ces loupes de plus en plus grandes et teintées, qui vont constituer la véritable marque de fabrique de la dynastie», précise Françoise Rouge. Un cocktail inédit où entrent noyer et bois fruitiers, mais aussi olivier et loupes de frêne et de sycomore souvent teintées en vert, rouge et jaune… On peut l’apprécier dans une autre catégorie d’objets, plébiscitée par les cercles aristocratiques : les boîtes à thé et les coffrets de mariage. Le plus prestigieux d’entre eux est réapparu le 20 mai 2018 chez Prunier, à Louviers ; portant les armoiries du duc de Noailles et de Françoise d’Aubigné, nièce de madame de Maintenon, il a été acquis pour 111 700 € par la fondation Gandur pour l’art, à Genève.


 

Jean-François Hache (1730-1796), vers 1760-1765, table de salon à ouvrage et à en-cas de milieu, noyer marqueté de loupes de sycomore et d’ébène, 48,5
Jean-François Hache (1730-1796), vers 1760-1765, table de salon à ouvrage et à en-cas de milieu, noyer marqueté de loupes de sycomore et d’ébène, 48,5 51,5 31,5 cm. Louviers, 19 janvier 2019. Prunier OVV. Mme Rouge.
Adjugé : 63 500 
Jean François Hache (1730-1796), petit secrétaire, bâti en bois naturel et cerisier incrusté, plaqué de bois fruitiers et loupes de sycomore, à décor
Jean François Hache (1730-1796), petit secrétaire, bâti en bois naturel et cerisier incrusté, plaqué de bois fruitiers et loupes de sycomore, à décor géométrique en réserve de médaillons et de filets de bois noirci et teinté vert, étiquette de Hache à Grenoble datée avril 1777, 115 75 37 cm. Lyon, 3 octobre 2018. Art Enchères OVV.
Adjugé : 18 600 
Jean-François Hache (1730-1796), petite table à écrire, étiquette IX datée 1776, cerisier, loupe de sycomore, ronce de noyer, filets en bois noirci, b
Jean-François Hache (1730-1796), petite table à écrire, étiquette IX datée 1776, cerisier, loupe de sycomore, ronce de noyer, filets en bois noirci, bronze doré, 72 45 30 cm. Paris, 4 juin 2014, Drouot. Fraysse & Associés OVV. Mme Rouge.
Adjugé : 17 000 


Une lente évolution vers le style Louis XV
Ces marqueteries «à l’italienne» qu’invente Thomas seront reprises par son fils Pierre, en particulier sur des commodes des années 1730-1740, qui adoptent des formes plus galbées, glissant lentement du style Régence à celui du règne de Louis XV. On se souvient en particulier de l’extraordinaire modèle Régence de la fondation Glénat, qui était adjugé 439 000 € le 1e juillet 2011 chez Ferri, ainsi que de la commode Louis XV, achetée 343 000 € le 27 avril 2013, à nouveau par la fondation Gandur, lors de la vente du château de Gingins, pilotée par la maison genevoise Piguet. Et c’est encore Pierre qui inaugure, parallèlement à sa production de meubles marquetés, la création de pièces sculptées dans le noyer dauphinois. Vigueur du dessin et richesse des détails en font toute la valeur, à l’image d’une table à gibier enlevée pour 31 100 € chez Prunier, à Louviers le 19 janvier dernier. Grâce à son talent, Pierre Hache adapte le rocaille certes tempéré , qui triomphe sur ses rares meubles marquetés vers 1750. Un style qu’il transmet à son fils Jean-François, lequel, dès 1760, estampille «Hache Fils à Grenoble» de nombreuses pièces aux motifs de fleurs sur fond de loupes, dans des cartouches en ébène aux formes proches de celles de Jean-François Oeben, rencontré à Paris. Caractéristiques de cette période, les courbes violonées d’un exquis meuble à en-cas faisaient sensation, toujours chez Prunier, déclenchant une enchère à 63 500 €.

 

Jean-François Hache (1730-1796), commode Transition, datée «octobre 1774», bois de placage sur bâti de résineux, marqueterie avec médaillon central en
Jean-François Hache (1730-1796), commode Transition, datée «octobre 1774», bois de placage sur bâti de résineux, marqueterie avec médaillon central en hêtre teinté en brun, flanqué de quadrilatères en loupe de sycomore, marbre d’Hauteville, 84 125 63 cm. Vendôme, 20 janvier 2019. Rouillac OVV. Cabinet Sculpture & Collection.
Adjugé : 24 600 
Jean-François Hache (1730-1796), secrétaire à cylindre, ouvrant à cinq tiroirs, vers 1770, noyer, loupe d’acacia, 122 x 168 x 91 cm. Paris, 19 décembr
Jean-François Hache (1730-1796), secrétaire à cylindre, ouvrant à cinq tiroirs, vers 1770, noyer, loupe d’acacia, 122 168 91 cm. Paris, 19 décembre 2018, Drouot. Ader OVV. M. Dayot.
Adjugé : 12 160 
Pierre Hache (1705-1776), commode à la Régence, vers 1730-1740, en placage de loupe de bois clair et bois teinté vert, marqueté de rinceaux feuillagés
Pierre Hache (1705-1776), commode à la Régence, vers 1730-1740, en placage de loupe de bois clair et bois teinté vert, marqueté de rinceaux feuillagés dans des encadrements de filets de «petites mains», ornementation de bronzes dorés, 84 131 66 cm. Paris, 1er juillet 2011, Drouot. Ferri & Associés. MM. Bacot, de Lencquesaing.
Adjugé : 439 920 



Placage précieux ou bois massif : une offre très large
Dans les années 1770, Jean-François Hache introduit le style néoclassique en Dauphiné. Ses ornements empruntent alors à la géométrie : cubes, rectangles, cercles et, surtout, d’inimitables ovales incrustés de loupes de sycomore teintées ou de hêtre moiré. Ils apparaissent sur une commode Transition portant la mention «1774», vendue 24 600 € par Rouillac, le 20 janvier dernier à Vendôme. Un secrétaire à abattant (qu’une étiquette date d’«avril 1777») atteste aussi de cette construction radicale du décor, avec ses placages aux lignes brisées et ses ovales  il était vendu 18 600 € chez Art Enchères à Lyon, le 3 octobre 2018 , tout comme un bureau à cylindre Louis XVI, adjugé 12 160 €, le 19 décembre 2018 à Drouot, sur un coup de marteau de la maison Ader. Mais Jean-François, qui possède un solide sens des affaires, sait qu’il lui faut diversifier sa production pour prospérer. Il propose donc (outre des produits manufacturés, dont il est revendeur) toute une gamme plus abordable de meubles en bois massif. «Réalisés en noyer ou cerisier, ce travail ne le cède en rien en qualité à l’aristocratique mobilier de placage», confirme Françoise Rouge. En témoignait une commode à façade galbée, les pieds terminés par les caractéristiques «pastilles» et avec une étiquette de 1776, vendue 8 308 € lors d’une vente d’Art Enchères à Lyon, le 5 mars 2018. Sobriété des formes, finitions parfaites et prix très attractifs : bien des qualités qui devraient susciter de nouvelles vocations de collectionneur !

Où voir des œuvres des Hache ?
En France
Grenoble : fondation Glénat
Lyon : musée des Arts décoratifs
Paris : musée Nissim de Camondo
Toulouse : fondation Bemberg
À l’étranger
Genève : fondation Gandur pour l’art
Londres : Victoria and Albert Museum
New York : Metropolitan Museum of Art

À lire
Le Génie des Hache, Pierre et Françoise Rouge, éditions Faton, 2005. Le tome 2 par Françoise Rouge (expert membre du SFEP) est en préparation, parution à venir chez le même éditeur. 
Hache ébénistes à Grenoble, Marianne Clerc, éditions Glénat, 1997.
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