La sculpture italienne de la Renaissance, occasion d’une redécouverte

Le 08 avril 2021, par Philippe Sénéchal

Perturbée par les confinements, l’exposition «Le corps et l’âme» au musée du Louvre, attendue ensuite à Milan, pourrait être l’occasion de relancer l’intérêt pour la présence de la sculpture italienne des XVe et XVIe siècles dans les collections françaises.

Desiderio da Settignano (vers 1430-1464), Vierge à l’Enfant, dite Madone Foulc, vers 1455-1460, marbre, 59,1 42,5 6,7 cm, Philadelphia Museum of Art.
Purchased with the W. P. Wilstach Fund from the Edmond Foulc Collection, 1930

L’exposition «Le Corps et l’âme. De Donatello à Michel-Ange. Sculptures italiennes de la Renaissance», organisée par le Louvre et le musée du Castello Sforzesco de Milan, est l’occasion de nous pencher sur un phénomène singulier. La France fut en effet un foyer d’amateurs de l’art italien du Moyen Âge et de la Renaissance, dont les collections ont été pour l’essentiel dispersées sur le marché de l’art parisien aux XIXe et XXe siècles, longtemps dans l’indifférence des musées. Des marchands de talent comme Joseph-Henri Delange et Charles Armand Signol – tous deux basés quai Voltaire –, ainsi que des ventes aux enchères spectaculaires telle celle de la collection Frédéric Spitzer (1815-1890) – qui s’étala sur deux mois dans son hôtel de la rue de Villejust en 1893, et donna lieu à d’ultimes vacations en 1929 aux Anderson Galleries à New York –, contribuèrent à familiariser les amateurs avec ces productions et des techniques longtemps délaissées, comme la terre cuite émaillée. C’est en effet en France que s’étaient constitués certains des ensembles les plus prestigieux et originaux dans ce domaine. Il suffit de rappeler les noms du fondateur du musée de Cluny Alexandre Du Sommerard et de son fils Edmond, qui en fut le premier conservateur, des Lyonnais Jean-Baptiste et Louis Carrand, dont les pièces ornent aujourd’hui le Museo Nazionale del Bargello à Florence, d’Horace His de La Salle, du peintre Louis-Charles Timbal, du baron Jean-Charles Davillier, du diplomate Alexander Petrovich Basilewsky – dont la collection fut acquise en bloc en 1884 par le tsar Alexandre III pour enrichir l’Ermitage –, d’Eugène Piot, d’Émile Gavet ou, au tournant du siècle, de Nélie Jacquemart, de la marquise Arconati-Visconti, d’Edmond Foulc ou encore de Gustave Dreyfus.
 

Andrea Briosco, dit Riccio  (1470-1532), La Mort, vers 1515, bronze, 37 x 49 cm, Paris, musée du Louvre. © RMN – Grand Palais (musée du Lo
Andrea Briosco, dit Riccio  (1470-1532), La Mort, vers 1515, bronze, 37 49 cm, Paris, musée du Louvre.
© RMN – Grand Palais (musée du Louvre) / Stéphane Maréchalle

Premières acquisitions
Le goût des collectionneurs devançait celui des conservateurs français. Certes, le musée de Cluny et l’acquisition de la collection Campana (voir l'article Campana, la déraison de la collection de la Gazette n° 41 du 23 novembre 2018, page 293) permettaient déjà de voir certains chefs-d’œuvre. Mais, au Louvre, il fallut attendre Henry Barbet de Jouy et surtout l’énergique Louis Courajod pour voir arriver des donations importantes – comme celle d’Eugène Piot en 1890, dont provient l’un des phares de l’exposition, le Saint Christophe (1488-1490) en bois polychromé et doré de Francesco di Giorgio Martini – et pour qu’une ambitieuse politique d’acquisition se mette en place. Celle-ci ne suffit pas à freiner cependant le départ pour d’autres cieux de pièces magnifiques. Songeons à l’acquisition par Joseph Duveen en 1930 de la plupart des sculptures de la collection de Gustave Dreyfus, elles-mêmes provenant de la collection Timbal. Elles furent achetées en bloc par Samuel H. Kress en 1944, puis données à la National Gallery of Art de Washington treize ans plus tard. Les difficultés liées au coronavirus ont empêché la venue au Louvre de l’une des merveilles issues de ces ensembles parisiens conservées à Washington : La Mise au tombeau (vers 1516-1520) d’Andrea Briosco, dit Riccio. Avant de rejoindre la collection Dreyfus, ce relief en bronze patiné noir, destiné à l’autel de la sacristie de l’église Santa Eufemia à Vérone, avait été acquis par Louis-Charles Timbal en 1865 dans la vente après-décès du vicomte Isidore-Hippolyte de Janzé. Les commissaires de l’exposition avaient prévu de reconstituer l’autel à côté de deux autres reliefs de l’artiste padouan, La Résurrection du Christ et La Descente aux limbes, qui sont, eux, entrés au Louvre grâce à la donation Godefroy Brauer en 1922. En revanche, un superbe relief en marbre d’Agostino di Duccio, Sainte Brigitte de Suède recevant la règle de son ordre (1459), illustre le départ d’autres pièces fondamentales de ce patrimoine. Il appartenait à l’amateur lyonnais Édouard Aynard. Lors de sa vente après décès à la galerie Georges Petit en décembre 1913, l’œuvre fut acquise par la galerie new-yorkaise Canessa, qui la céda au Metropolitan l’année suivante. De même, au Philadelphia Museum of Art, le noyau des collections d'art décoratif et de sculpture du Moyen Âge et de la Renaissance est constitué d’œuvres acquises en 1930, autrefois réunies par Edmond Foulc – par ailleurs généreux donateur du musée des beaux-arts de Nîmes. L’un des plus grands chefs-d’œuvre du Quattrocento, un relief en marbre de Desiderio da Settignano figurant la Vierge à l’Enfant, dite Madone Foulc (vers 1455-1460), en fait partie.

 

Francesco di Giorgio Martini (1439-1501), Saint Christophe, 1488-1490, bois polychromé et doré, h. 164 cm. © Paris, Musée du Louvre, Dist.
Francesco di Giorgio Martini (1439-1501), Saint Christophe, 1488-1490, bois polychromé et doré, h. 164 cm.
© Paris, Musée du Louvre, Dist. RMN-Grand Palais / Hervé Lewandowski

Un répertoire de la sculpture italienne ?
Malheureusement, au XXe siècle, à part quelques amateurs de petits bronzes, l’immense majorité des collectionneurs français délaissèrent la sculpture italienne de la Renaissance, et la situation a assez peu varié aujourd’hui — alors même que nombre d’objets d’exception sont toujours proposés à la vente, aux enchères ou par des antiquaires. Souhaitons qu’à la faveur de l’exposition du Louvre renaisse parmi les Français, pourtant friands de séjours en Toscane et à Venise, une curiosité réelle pour cette facette de l’histoire de l’art. Depuis quelques années, un Réseau de la sculpture médiévale et Renaissance des musées de France, animé par Sophie Jugie, Pierre-Yves Le Pogam, Vincent Rousseau et Sylvie Michalak – du département des sculptures du musée du Louvre –, réunit par ailleurs régulièrement les spécialistes du domaine, aussi bien conservateurs qu’universitaires. On ne peut que souhaiter qu’il promeuve, en liaison avec l’Institut national d’histoire de l’art, une enquête analogue à celles menées par ce dernier sur le répertoire des sculptures allemandes – dont les premières notices devraient être mises en ligne cette année – ou sur celui des tableaux italiens dans les collections publiques françaises, qui intègre les œuvres se trouvant dans des églises ou des bâtiments officiels ouverts au public. En effet, nombre de ces sculptures sont visibles de tous, mais souvent dans l’indifférence générale. Ainsi, qui regarde attentivement le Christ en croix en bois, avec son périzonium d’origine, qui domine les fidèles à la croisée du transept de l’église Saint-Germain-des-Prés ? Ce crucifix florentin de la fin du XVe ou du tout début du XVIe siècle est dû à un maître anonyme actif dans le sillage de Verrocchio. Seuls Margrit Lisner, dans sa monographie capitale de 1970, et Lorenzo Lorenzi, dans un article de Paragone paru en 1996, le mentionnent brièvement, avec des photos en noir et blanc et sans étude sur sa provenance. De même, le superbe médaillon représentant l’empereur Trajan par Andrea della Robbia, réalisé en terre cuite émaillée vers 1490, n’a été identifié que tout récemment dans la loggia supérieure du château de Ferrières-en-Brie, à l’occasion d’un colloque de l’INHA sur les collections Rothschild dans les institutions publiques françaises. Bien d’autres découvertes restent à faire…

Philippe Sénéchal est professeur d’histoire de l’art moderne à l’Université de Picardie Jules Verne

à lire
Le Corps et l’Âme. De Donatello à Michel-Ange. Sculptures italiennes de la Renaissance, catalogue de l’exposition, sous la direction de Marc Bormand,  Beatrice Paolozzi Strozzi et Francesca Tasso, musée du Louvre éditions/Officina Libraria, 512 pages, 350 illustrations, 45 €.
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