La saga Boucheron

Le 11 janvier 2018, par Framboise Roucaute

Vendôrama, la rétrospective de la maison Boucheron à la Monnaie de Paris, porte bien son nom. Elle capitalise sur cet épicentre parisien qu’est la place Vendôme, lieu de tous les enjeux joailliers.

Projet de collier d’émeraudes et diamants pour le maharadja de Patiala, 1928.
© archives boucheron

No 26, place Vendôme, ancien hôtel de Nocé. Un spot inouï, classé monument historique, où va se jouer la grande histoire de Boucheron et celle d’un début de siècle fracassant tant il est vivant, mondain, littéraire et ultra-créatif. Au second Empire, la place est le théâtre de toutes les folies. C’est ici et nulle part ailleurs que cela se passe. Parce que l’Opéra Garnier est tout proche, que les Tuileries ont leur chocolatier, que l’on séjourne au Ritz. Bref, il faut en être ! Boucheron y aura pignon sur rue… 160 ans : l’anniversaire se fête à coups de rétroprojecteur sur une saga familiale dont le patriarche est un petit commis coursier ambitieux et fauché, qui s’endette à hauteur de 100 000 francs auprès des siens pour lancer sa bijouterie. Ce que l’on vient trouver chez lui, c’est la vie ! Ce mouvement qu’il donne aux bijoux, dentelles d’or rehaussées de plaques émaillées et de diamants, perles accrochées à des rubans, entrelacs de nœuds, papillons de rubis, feuillages nervurés : tout y est féminin, arachnéen. Les femmes adorent, elles stimulent la sensibilité de Frédéric Boucheron !
 

Groupe de négociants indiens entourant Louis Boucheron, vers 1914-1920.
Groupe de négociants indiens entourant Louis Boucheron, vers 1914-1920.© archives boucheron


Des femmes libres, émancipatrices de génie
La première s’appelle Gabrielle, son épouse. Pour elle, il crée en 1888 un collier qui va faire date. Un serpent peau contre peau dont il cristallise l’ondulation. Articulé, il fait deux fois le tour du cou. Tête en diamant, écailles d’or, il est d’une modernité à couper le souffle. Derrière le reptile, il y a le symbole, cette réputation d’animal protecteur chargé de veiller sur une femme dont il est fou. Les icônes joaillières puisent toujours leur force et leur longévité dans leur charge émotive. Ce serpent-là va devenir un emblème maison, toujours en activité. La seconde est impératrice. Il s’agit de Maria Alexandrovna. Le tsar Nicolas II lui offre pour leur mariage en 1894 une ravissante couronnette, signée Boucheron. D’un tout petit diamètre, elle se pose comme un bijou d’enfant sur le sommet du crâne. Aux perles baroques et à corolle de fleurs de diamants, elle traduit le goût singulier de Frédéric Boucheron pour les pièces végétales champêtres. Le lierre, les fleurs de chardon, les feuilles de platane… Le joaillier rompt avec le formalisme des jardins à la française pour l’école buissonnière des modestes fleurs des champs. L’art nouveau n’est pas loin. La troisième est une séductrice, une diva, une tragédienne qui fait salle comble : Sarah Bernhardt. Obsessionnelle de la pose, elle fait réaliser un collier hausse-col en diamants, tour du cou altier qui renforce son côté sphinx. L’actrice a la réputation sulfureuse d’une grande collectionneuse d’hommes qui composent sa «ménagerie» et vit avec d’extraordinaires animaux de compagnie, lion, scarabée, crocodile, perroquet et chiens par dizaines, dont elle fait reproduire le portrait chez le joaillier de la place Vendôme.

“Comme le serpent, le point d’interrogation fait partie de la grammaire stylistique du joaillier”

Une plateforme artistico-culturelle
Le no 26 recueille toutes les fantaisies, de l’entresol, où réside la très mystérieuse comtesse de Castiglione, maîtresse de Napoléon III, au Salon chinois, ce petit cabinet à la porte dérobée destiné aux amours secrètes. Toutes les courtisanes y défilent, de la Païva à la belle Otero, cliente d’un pendentif fétiche orné d’une pivoine, fleur de l’éternel printemps. Quant à Sacha Guitry, c’est tout simple, il occupe le dernier étage ! Tous et surtout toutes vont contribuer à libérer le joaillier des contraintes académiques, à cultiver sa différence, subtil mélange de sensualité, de séduction et de danger. L’époque est belle, festive, le Ritz est à deux pas, Frédéric Boucheron y boit son cocktail Blue Blazer et Vladimir, le chat de la maison, porte des colliers. Si le créateur questionne l’avenir, c’est tout en pure légèreté avec un collier Point d’interrogation, qui fait sensation à l’Exposition universelle de Paris en 1889. Une plume de paon, voilà le point de départ. Pour le reste, tout est affaire d’imagination et d’invention, celle du chef d’atelier Paul Legrand, qui conçoit un ressort caché permettant au collier de s’enrouler autour du cou sans fermoir. Comme le serpent, le point d’interrogation fait partie de la grammaire stylistique du joaillier. Puisque l’un en appelle un autre, les succès vont s’enchaîner. Et comme l’amour est la corde sensible de la joaillerie, il est encore à l’origine d’un heureux hasard créatif : celui d’une commande passée par le grand-duc Vladimir, figure de l’aristocratie impériale russe, auprès de Boucheron. Il a un rêve, ou plutôt un souvenir, celui d’une femme croisée lors d’une soirée et dont il ramasse l’écharpe de soie qu’elle a laissée tomber. Voilà, c’est à cet instant-là qu’il pense. Comment le matérialiser ? Par un collier ! Oui, telle une étoffe cousue de fils d’or, une résille de métal, souple. L’esprit couture souffle sur la maison, et y restera. Le collier est un intemporel, leitmotiv des collections contemporaines.

 

Le collier écharpe Delilah, commandé par le grand-duc Vladimir, thématique intemporelle de la maison.
Le collier écharpe Delilah, commandé par le grand-duc Vladimir, thématique intemporelle de la maison.
Montre Reflet, créée en 1947, à godrons d’or et bracelets interchangeables. Cette technique fait alors l’objet d’un dépôt de brevet.
Montre Reflet, créée en 1947, à godrons d’or et bracelets interchangeables. Cette technique fait alors l’objet d’un dépôt de brevet.


De la place Vendôme aux royaumes des Indes et de la Perse
La place Vendôme finit par être trop petite pour Boucheron fils. Désormais, c’est Louis qui prend le relais. L’Inde est la première étape de son ascension. Il y entame dès 1909, comme beaucoup de joailliers de son époque, des relations commerciales, au premier rang desquelles l’achat d’émeraudes gravées mogholes. Puis c’est l’Inde qui débarque en 1927 et en très grande pompe lorsque l’excentrique maharadja Bhupinder Singh de Patiala, dit «le Magnifique», fait son apparition au n° 26 avec un cortège de sikhs et ses six cassettes de pierres précieuses. La valeur estimée à l’époque atteint 1,8 milliard de francs. Bilan : cent quarante-neuf parures à fournir, dont un plastron de cérémonie en émeraudes. Boucheron quitte alors le symbolisme naturaliste de ses premières heures pour l’orientalisme. Son sérieux est tel en matière d’expertise que, en 1931, le shah d’Iran fait appel à lui pour estimer le fabuleux trésor de Perse. Un décret le nomme conservateur officiel, seul habilité à toucher les joyaux. Il doit aussi concevoir le musée de Téhéran, mais la guerre l’oblige à reporter le projet. Ce n’est qu’en 1958 que Gérard Boucheron, représentant de la troisième génération, en amorce la réalisation. Entièrement conçu et construit à Paris, le bâtiment est ensuite démonté pièce par pièce pour être envoyé en Iran. Fait de 300 tonnes d’acier, de bronze et de verre, il sera finalement inauguré en 1960. Entre-temps, il y aura Londres puis New York, Gérard et Fred Boucheron, expansion naturelle et dynastique soutenue par le développement du département de l’horlogerie, avec à la clé une montre culte créée en 1947. Cadran à godrons verticaux ou horizontaux, rectangle chic, total or jaune, elle est la montre d’après-guerre par excellence, joyeuse, solaire et libre, car on peut en changer le bracelet soi-même. Baptisée Reflet, elle devient la montre fétiche d’Édith Piaf, qui aime son côté vibratoire et en achète vingt et une entre 1949 et 1963. Ce best-seller maison fait entrer Boucheron dans la modernité. Le travail de l’or devient le nouveau mantra du joaillier, avec l’accession au rôle-titre, dans les années 1980, d’Alain Boucheron. Or jaune, bleu, noir, vert, chocolat, la palette se multiplie, les textures aussi : l’orfèvre prend le dessus. Godrons, pointe de diamant, gros grain et clous de Paris s’empilent avec la bague Quatre, succession d’anneaux qui coulissent sur eux-mêmes. Avec le temps, la nature retrouvera ses droits. Boucheron y revient toujours, éternel charmeur de serpents, dont l’adresse s’étend bien au-delà du no 26 de la place Vendôme.

 

Facade de la boutique Boucheron, place Vendôme à Paris, pavoisée pour la venue du roi George V et de la reine Mary, 1914.
Facade de la boutique Boucheron, place Vendôme à Paris, pavoisée pour la venue du roi George V et de la reine Mary, 1914. © archives boucheron
BOUCHERON EN 7 DATES
1858
Frédéric Boucheron ouvre sa première boutique, galerie de Valois
1893
Installation de la maison Boucheron au 26, place Vendôme
1960
Inauguration à Téhéran du musée des Joyaux nationaux d’Iran (trésor de Perse). Il restera fermé près de trente ans avant de rouvrir en 1990
1977
Andy Warhol acquiert la parure Boucheron de son actrice préférée, Joan Crawford. Elle se trouve aujourd’hui au musée des beaux-arts de Boston
2000
Acquisition de Boucheron par Gucci Group, appartenant à Kering
2007
Partenaire du joaillier, l’horloger suisse Girard-Perregaux signe les mouvements de haute horlogerie des montres maison
2013
L’artiste japonais Sugimoto réalise une exposition autour de la lumière au 26, place Vendôme
À voir
«Vendôrama», Monnaie de Paris, 4ter, rue Guénégaud, Paris VIe, tél. : 01 40 46 56 66, www.monnaiedeparis.fr ou www.vendorama.com du 12 au 28 janvier.
Bienvenue, La Gazette Drouot vous offre 4 articles.
Il vous reste 3 article(s) à lire.
Je m'abonne