La Ruche pense à son avenir

Le 10 septembre 2020, par Annick Colonna-Césari

La célèbre cité d’artistes doit être restaurée et fait appel à la générosité publique pour boucler son budget. À cette occasion, elle participe pour la première fois aux Journées du patrimoine, et ouvre un nouveau chapitre de son histoire.

La coupole de la Rotonde de la Ruche, à Paris.
© Nelly Maurel

Blotti dans un écrin de verdure passage de Dantzig, à Paris, c’est un endroit mythique, né au début du XXe siècle de la générosité d’Alfred Boucher. Au sommet de sa gloire, le sculpteur avait décidé d’aider des artistes démunis et fait construire, sur un terrain en friche au sud de Montparnasse, une centaine d’ateliers qu’il louait à des prix dérisoires. La Ruche, ainsi baptisée en évocation de son effervescence, inscrira son nom dans l’histoire pour avoir servi de refuge à de nombreux artistes, comme Chagall, Léger, Modigliani, Soutine ou Zadkine, avant qu’ils n’accèdent à une renommée internationale. Aujourd’hui, ce lieu de 5 000 mètres carrés abrite une cinquantaine d’ateliers, à loyer modéré, selon le vœu de son créateur. Certains y sont restés toute leur vie, à l’instar du mosaïste Léonard Leoni, le doyen, qui a même vu le jour entre ses murs il y a quatre-vingt-huit ans. Le peintre Ernest Pignon-Ernest s’y est, lui, établi en 1973. Parmi les résidents figurent aussi Jean-Michel Alberola, Jean-Michel Meurice, ou encore le plasticien Malachi Farrell. Mais la cité, désormais gérée par la fondation La Ruche-Seydoux, traverse une période de turbulences. Son état nécessite une lourde rénovation, que le montant des loyers ne permet pas de couvrir : raison pour laquelle une souscription publique a été lancée. À cette occasion, pour la première fois, la Ruche participe aux Journées du patrimoine et ouvre exceptionnellement ses portes au grand public.
 

L’entrée de la Rotonde. © Laurent Kruszyk
L’entrée de la Rotonde.
© Laurent Kruszyk


Une histoire mouvementée
Pénétrer dans les lieux est donc un privilège. Loin du tumulte de la ville, l’endroit paraît hors du temps. Passé l’imposant portail en ferronnerie, on découvre un bel édifice octogonal aux allures de pagode. Appelé la «Rotonde», c’est l’ancien pavillon des Vins de Bordeaux qu’avait dessiné Gustave Eiffel pour l’Exposition universelle de 1900. Alfred Boucher l’avait racheté et en avait fait remonter l’armature métallique, surélevée puis habillée de briques et de baies vitrées. Tout autour, cinq bâtiments supplémentaires ont été érigés, dont trois plus petits, avec des matériaux de récupération, auxquels s’est ajoutée une septième construction dans les années 1990. Hélas, deux guerres ont bouleversé l’Europe, le sculpteur philanthrope est décédé et le site s’est délabré. Il faillit même disparaître, à la fin des années 1960, lorsque les héritiers de Boucher le revendirent à une société immobilière – qui projetait de construire à la place des immeubles – et n’échappa aux bulldozers que par la mobilisation de ses locataires. Constitués en comité de défense mené par Chagall, ils réussirent à obtenir le soutien du ministre de la Culture André Malraux, et le permis de démolition fut annulé. La cité a définitivement été tirée d’affaire grâce à son rachat, en 1971, par René et Geneviève Seydoux. Des travaux de modernisation furent alors entrepris et des ateliers regroupés, la Rotonde étant elle-même inscrite à l’inventaire des monuments historiques. Pour assurer sa pérennité, l’ensemble a finalement été transformé en 1985 en fondation d’utilité publique : la fondation La Ruche-Seydoux.

 

Le bâtiment Fernand Léger. © Nelly Maurel
Le bâtiment Fernand Léger.
© Nelly Maurel


Patrimoine en péril
Élu à la tête de la fondation en juin dernier, l’ancien président d’Arte Jérôme Clément prend ses fonctions à un moment crucial, aux côtés d’Ernest Pignon-Ernest, son vice-président. Il poursuit la campagne de rénovation que son prédécesseur Michel Euvrard, récemment décédé, avait lancée en 2009, et qui avait débuté par la restauration de l’emblématique Rotonde, bien dégradée. «Le lanterneau de la toiture menaçait de tomber», se souvient Ernest Pignon-Ernest. Dirigés par l’architecte Michel Freudiger, les travaux, d’un montant de 400 000 euros, avaient été financés par la Ville de Paris et la Région Ile-de-France, auxquelles s’étaient jointes la fondation La Ruche-Seydoux et celle du patrimoine, grâce au mécénat de Total. Vient maintenant le tour du bâtiment Fernand Léger. Ce drôle d’édifice de briques et de bois, bâti un peu à la manière du Facteur Cheval, longe le passage. Équipé d’incongrues fenêtres à meneaux et coiffé de trente-deux pans de toiture, il est doté d’un troisième étage, bizarrement en retrait par rapport aux faîtages du deuxième. « C’est comme si on l’avait posé dessus en se disant “tiens, il nous reste du bois, on va en monter un autre”», plaisante Michel Freudiger. En tout cas, son état de vétusté est si préoccupant qu’il exige des soins en profondeur, comprenant la réfection de la toiture et des verrières, le ravalement des façades et la mise en conformité des ateliers, complétée par leur isolation thermique. «La mise aux normes de sécurité et l’amélioration de l’accessibilité ont en plus imposé la création d’un ascenseur et d’un escalier, ce qui a compliqué notre tâche», ajoute l’architecte. Et contribué à faire grimper l’addition, dont le montant s’élève à 3 millions d’euros. Les travaux, prévus en quatre étapes – deux pour l’extérieur, clos et couvert, puis deux pour l’intérieur –, s’échelonneront sur deux ou trois années et démarreront début 2021. À condition que le financement soit bouclé. En effet, «le chantier ne commencera pas avant que la somme nécessaire aux travaux extérieurs (1,8 million, ndlr) soit réunie», explique Michel Freudiger. 800 000 euros ont déjà été collectés, dont 500 000 alloués par le groupe immobilier Gecina, par l’intermédiaire de la Fondation du patrimoine, et 300 000 provenant du Loto du patrimoine. Car le bâtiment Fernand Léger fait partie des cent vingt et un sites qu’avait retenus, en 2019, la mission «Patrimoine en péril» orchestrée par Stéphane Bern. Reste à combler la différence… «Comme pour la Rotonde, la Ville de Paris et la Région Ile-de-France nous accorderont des subventions, et l’on espère que la souscription atteindra 100 000 ou 200 000 euros», déclare Jérôme Clément. De son côté, la fondation La Ruche-Seydoux mettra la main à la poche à la hauteur de ses moyens, apportant une centaine de milliers d’euros, et souhaite convaincre d’autres mécènes.
Un nouveau souffle
Cette campagne de rénovation marque sans aucun doute une nouvelle étape dans l’histoire du site. D’autant que certaines questions touchant à sa finalité seront réexaminées. «Si la Ruche doit respecter la volonté d’Alfred Boucher, elle doit aussi vivre avec son époque», soutient Jérôme Clément. Veiller à ce qu’elle demeure un espace de création est l’une des priorités. «Jusqu’à présent, la famille d’un artiste décédé pouvait continuer à occuper l’atelier, témoigne Ernest Pignon-Ernest. Il faut résoudre cette question avec délicatesse». «Elle doit également mieux s’insérer dans le paysage parisien», estime le président. Un pas a été franchi en 2017, lorsque a été installée une salle d’exposition, laissée au libre usage des locataires. Le calendrier de l’année 2021 est d’ailleurs déjà rempli Et pour cause : «Exposer à Paris relève de la gageure, analyse Ernest Pignon- Ernest. Nous ne sommes que quatre ou cinq à avoir une galerie». Mais faut-il aller plus loin ? Revoir la programmation de la salle, l’utiliser, ainsi que le jardin, pour accueillir d’autres événements ? Ou encore développer les visites sur le site, en échange de l’aide financière ? Ces perspectives n’enchantent guère les artistes. «Nous sommes attachés à notre tranquillité et ne souhaitons pas que la Ruche se transforme en un Disneyland», résume Isabelle Geoffroy-Dechaume, porte-parole auprès de la fondation. Reste donc à trouver le bon équilibre. 

à voir
La Ruche, 2, passage de Dantzig, Paris XVe.
laruche-artistes.fr 

Portes ouvertes lors des Journées européennes du patrimoine,

les 19 et 20 septembre 2020.
www.journeesdupatrimoine.fr
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