La rentrée des commissaires-priseurs

Le 21 mai 2020, par Vincent Noce

Lueur d’espoir ? La France ne manque pas d’atouts pour la sortie de crise : leur organisme de régulation en veut pour preuve le bilan positif des ventes publiques en 2019, s’appuyant sur les spécificités du marché français.

Françoise Benhamou, spécialiste de l’économie de la culture et des médias, dirige le groupe de travail consacré au marché par le CVV.

Le marché de l’art français aborde le retour progressif à la normale avec «une capacité de résilience plus grande que d’autres». Ce constat a été dressé le 14 mai par Françoise Benhamou devant le Conseil des ventes volontaires (CVV), à l’occasion de l’examen du bilan de 2019. L’année dernière, note cette universitaire, a vu les ventes publiques en France progresser de 12,1 % en valeur, les objets d’art et de collection représentant à peu près la moitié des 3,34 Md € de revenus. «Ce résultat, a-t-elle pointé, est d’autant plus significatif que les trois autres grands acteurs ont tous enregistré un recul.» Selon des données collectées par l’institut Harris Interactive pour le CVV, la baisse d’activité a été de 7,4 % aux États-Unis, de 4,6 % en Chine et même de 12,8 % au Royaume-Uni (l’Europe dans son ensemble baissant de 5,3 %). Avec une part du marché mondial de 7 %, «la France détient les caractéristiques d’un secteur résilient, mais disposant d’atouts solides», note l’économiste dans un entretien avec la Gazette. «Moins centré sur les artistes vedettes, de ce fait moins spéculatif et sensible aux aléas conjoncturels, son marché est sans doute plus équilibré. Certes, les prix moyens en France apparaissent moins élevés, mais, paradoxalement, cela représente un atout car les crises peuvent être plus sévères pour les marchés qui dépendent des ventes spectaculaires.» De même, en France, les dix premières maisons représentent 51 % de l’activité, contre 85 % au Royaume-Uni et 70 % aux États-Unis. «Cette moindre concentration qui a été souvent dénoncée comme un handicap, poursuit Françoise Benhamou, peut se révéler in fine comme un avantage», la densité de ce tissu contribuant à «la bonne tenue du marché français». Le maintien de cet outil est justement une préoccupation du Syndicat des maisons de ventes (Symev), pour lequel les commissaires-priseurs abordent avec «une grande inquiétude» la période incertaine qui s’annonce. Leur chiffre d’affaires a été réduit de 95 % en mars et avril, une saison normalement intense, suivant les bilans collectés par le CVV auprès de 413 sociétés (dont 340 ont répondu à son questionnaire). Or, beaucoup de ces structures restent fragiles, 85 % d’entre elles comptant moins de dix salariés, fait observer le Symev, lequel réclame «d’autres mesures de soutien» spécifiques au secteur. Cette réunion du Conseil des ventes en visioconférence s’est tenue deux mois jour pour jour après la fermeture de Drouot. «Avant de formuler des préconisations pour la suite, il nous fallait une analyse de la situation», expose Françoise Benhamou.
L’Internet, vent en poupe
Le groupe de travail «marché», dont elle a pris la tête après la disparition de François Tajan, a particulièrement examiné la situation des ventes dématérialisées. Très peu de ventes classiques prévues ce printemps ont été basculées en ligne, soit que les commissaires-priseurs n’en aient pas eu la capacité ou l’envie, soit que les vendeurs aient préféré reporter ou annuler leurs transactions. En revanche, plusieurs entreprises ont déjà développé un outil adapté, permettant aux adjudications par Internet d’atteindre 1,2 Md€ en 2019 –  36 % du montant total des ventes aux enchères. Celles purement on line (845 M€) concernent cependant essentiellement des voitures d’occasion et du matériel industriel. Les œuvres d’art et objets de collection conservent une part marginale, avec 177 M€ collectés dans les ventes dites «live» (l’enchérisseur participant en direct à distance à une vente qui se déroule dans une salle). Le Conseil des ventes a profité de la période pour rappeler sur son site les impératifs incombant aux professionnels, impliquant notamment un accord préalable du vendeur pour toute opération purement en ligne. Il a également proposé d’affecter une ligne directe aux musées pour faciliter les préemptions dans ces ventes. Françoise Benhamou ne pense pas pour autant que l’Internet pourrait supplanter les vacations traditionnelles. «La confiance est essentielle, accorde-t-elle, c’est un marché qui est en train de la construire, ainsi que son édifice juridique, mais les bases sont là.» Le Conseil a également abordé la question du droit de rétractation, imposé par le droit européen aux ventes à distance. Même si son effet, sur les ventes purement on line, reste pour le moment très limité,  «l’inquiétude des professionnels à cet égard est légitime», estime Françoise Benhamou, qui trouve ce principe «totalement contradictoire à la pratique des enchères » outre qu’il ouvre une distorsion de concurrence avec des sites extra-européens.
Certificats
Le Conseil a également obtenu du ministre de la Culture la promesse de reprendre en urgence l’examen en souffrance d’une cinquantaine de demandes de certificat d’exportation, afin de permettre le déblocage des ventes. Installé dans un provisoire appelé à durer, puisque la révision de son statut au Parlement est repoussée d’autant, le CVV a en outre reporté de trois mois le versement du solde des cotisations qui lui sont dues par les maisons de ventes. Le 16 avril, après l’annonce de la sortie graduelle du confinement par Emmanuel Macron, son président Henri Paul a écrit aux commissaires-priseurs pour leur demander «leurs intentions et propositions», afin de pouvoir formuler des préconisations pour la période à venir. Il est notamment en relation avec Jean Castex, le «monsieur déconfinement» du gouvernement, et le cabinet de la garde des Sceaux, sa ministre de tutelle, qui se montrerait, paraît-il, sensible à l’importance du redémarrage du marché de l’art. Reste à savoir dans quelle mesure celui-ci trouve sa place dans l’ensemble de la réflexion gouvernementale.

 

Réouverture des salles des ventes
Les ventes aux enchères ont eu droit à une mention spéciale dans le décret du 11 mai 2020 mettant en route le déconfinement. Dans son article 8.1, celui-ci spécifie que «les établissements de type L», comme les salles de spectacles ou de réunions, «ne peuvent accueillir de public, sauf pour les salles d’audience des juridictions, les salles de ventes», etc. Les énarques de l’administration ont encore des efforts à faire pour accéder à la clarté de la belle langue française, mais par cette double négation on comprend que les hôtels de ventes publiques peuvent rouvrir dès maintenant, à condition, naturellement, d’observer les règles sanitaires générales, spécifiées dans l’avis du 24 avril du Haut Conseil pour la santé publique. En date du 14 mai, le CVV a émis une notice de recommandations à titre de conseils plus spécifiques au secteur, à destination des opérateurs de ventes. L’objectif est de rappeler les mesures sanitaires essentielles permettant de préserver, en toutes occasions, la distanciation physique ainsi que la sécurité des salariés et du public.
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