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La renaissance du site verrier de Meisenthal

Publié le , par Marielle Brie

Longtemps endormi, ce site verrier multiséculaire brille à nouveau et rejoint la constellation des «Étoiles terrestres» vosgiennes, aux côtés de Saint-Louis et de Lalique.

Le site verrier de Meisenthal.© CloudyProd La renaissance du site verrier de Meisenthal
Le site verrier de Meisenthal.
© CloudyProd

En 1969, après plus de deux siècles et demi d’activité presque ininterrompue, la verrerie de Meisenthal fermait ses portes. Après-guerre, la volonté pourtant louable de revenir à une production soufflée ne faisait plus le poids face à celle de masse en verre pressé. Le village s’éteint en même temps que ses fours, bien que les habitants et les verriers n’entendent pas balayer d’un revers de main un savoir-faire pluricentenaire. Une petite dizaine d’années après la fermeture, le conseil municipal rachète la friche industrielle démantelée, pour un franc symbolique. Une poignée de bénévoles s’organise, monte des expositions d’art et lance la restauration d’un des bâtiments pour inaugurer en 1978 le musée du Verre, dont les 12 000 pièces ont été patiemment collectées par l’association de ses amis. Ce sont aussi bien des objets d’art que des outils exposés ou conservés dans les réserves, accompagnés d'ouvrages et de documents historiques, formant un beau fonds documentaire – lequel n’est actuellement accessible qu’aux chercheurs. L’émulation sourd et donne naissance en 1992 au Centre international d’art verrier (CIAV). Son identité est chevillée au patrimoine régional : le site a vocation à conserver, porter, raviver et enrichir les savoir-faire développés par les artisans au fil du temps. Un premier four à fusion est allumé, et le travail reprend doucement. Il s’agit d’abord de sauvegarder puis de transmettre les techniques des anciens de l’industrie, dont le premier souhait est de reconstituer la collection de moules en métal et en bois à la base de leur travail. Quelque 1 500 de ces matrices ont été retrouvées et composent aujourd’hui des gammes de notes déclinées grâce à toutes sortes de techniques de décoration. Les créateurs et les écoles d’art sont invités à s’y essayer et créent de nouveaux objets grâce à ces formes originelles. Ainsi se joue depuis une vingtaine d’années une musique contemporaine, à partir d’un solfège vieux de plus deux siècles.
 

Andreas Brandolini (né en 1951), vases à anses, 2006. © Communaute? de communes du pays de Bitche
Andreas Brandolini (né en 1951), vases à anses, 2006.
© Communauté de communes du pays de Bitche

Une renaissance inespérée
Après quelques décennies d’hésitation et de frilosité financière, un projet d’envergure est adopté en 2011, en partie porté par la ténacité de Yann Grienenberger, directeur du CIAV depuis dix ans et lauréat trois ans plus tard, dans la section «parcours», du prix Liliane Bettencourt pour l’intelligence de la main. La première brique – en verre soufflé – est posée en 2018 et initie la réhabilitation du site, menée par les agences SO-IL de New York et Freaks Architecture à Paris, et soutenue par la fondation Bettencourt Schueller, son grand mécène. Le projet, colossal, parvient à faire renaître la verrerie de Meisenthal : autour de la place centrale, qui fut en quelque sorte celle du village aux siècles précédents, les bâtiments construits à des époques différentes sont désormais reliés les uns aux autres. Ainsi réunis, ils dessinent l’identité de la verrerie, entre production d’art et industrie.
 

Quelques pièces du musée du Verre de Meisenthal. © Gilles Coulon
Quelques pièces du musée du Verre de Meisenthal.
© Gilles Coulon

Entre art et industrie
Dès le XVIe siècle, l’activité verrière «volante» profite des richesses naturelles régionales que sont le sable de silice, le bois servant de combustible, l’eau et les fougères pour produire la potasse, attirant des artisans qui se sédentarisent à Meisenthal au XVIIIe – ce que rappelle un four allumé pour la première fois en 1711, visible dans l’actuel musée du Verre. La production est d’abord utilitaire, puis se diversifie. Au milieu du XIXe siècle, les premiers fours à fusion, alimentés de houille, accompagnent une verrerie qui adopte les innovations de son temps telles que la gravure à l’acide ou le verre multicouche. Outils et techniques font l’objet d’une scénographie remarquable dans le «Grenier» du musée, un espace aménagé sous la charpente en résille conçue dans les années 1930 par Friedrich Zollinger – architecte proche du Bauhaus. Si le visiteur peut y découvrir et comprendre les techniques verrières, il est également invité à toucher les objets pour appréhender les textures et les reliefs obtenus grâce aux techniques de décor à chaud ou à froid. Les salles d’entresol présentent la richesse et la diversité de la production régionale à travers quatre cents pièces produites par une quinzaine de maisons, dont Baccarat, Saint-Louis, Daum ou Goetzenbruck : un prélude à la salle d’exposition qui honore les années d’expérimentation d’Émile Gallé (1846-1904) à Meisenthal et les créations du XXe au XXIe siècle. Entre 1867 et 1894, Gallé et Désiré Christian (1846-1907), Eugène Kremer (1867-1941) et les verriers du site créent là de superbes pièces. Un rare vase «à la carpe» de Gallé et nombre de chefs-d’œuvre permettent de suivre l’évolution des procédés d’émaillage, de gravure à l’acide, de teinte dans la masse, de moucheture, de marbrure, de paillage et de marqueterie qui ont fait la renommée du créateur nancéien, et de Meisenthal, le berceau du verre art nouveau. La production artistique, abandonnée dans la première moitié du XXe siècle, se réveille lentement avant de prendre de l’ampleur dans les années 1990. En témoignent les pièces réalisées sur place par des membres du mouvement Studio Glass puis celles des designers contemporains travaillant toujours à partir des anciens moules, tissant ainsi une continuité avec le passé du site. La richesse des déclinaisons possibles est donnée à voir dans la moulothèque, où soixante pièces différentes sont produites à partir du n° 258 – tous les moules ont été numérisés et leur version 3D est consultable sur le site web du CIAV. La visite s’achève par une démonstration commentée depuis une mezzanine, embrassant l’atelier des verriers dans lequel se poursuit l’œuvre artistique de Meisenthal, exposée dans la galerie adjacente. L’histoire continue…

à voir
Centre international d’art verrier,
place Robert-Schuman, Meisenthal (57), tél. : 03 87 96 87 16,
ciav-meisenthal.fr
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